Chapeau introductif
Dans le cadre du programme APES-Tchad, dédié à la professionnalisation de l’enseignement supérieur tchadien dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, le consultant DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée), expert en orientation et insertion professionnelle, a rencontré Abdelmoumene Akouna, Coordinateur terrain par intérim de l’ONG Moustakbal. Cette ONG, implantée dans cinq provinces du Tchad, intervient notamment dans l’agropastoral, la sécurité alimentaire et l’éducation. L’entretien a permis d’évaluer les dispositifs existants d’accompagnement des étudiants, d’identifier les besoins en matière d’insertion professionnelle et d’envisager une collaboration formalisée avec l’université pour créer une cellule dédiée à l’orientation et à l’insertion des futurs diplômés.
1. Présentation de l’interviewé et de son parcours
Abdelmoumene Akouna, Coordinateur terrain par intérim de l’ONG Moustakbal, évolue dans un environnement où l’agriculture et l’élevage occupent une place centrale. Son institution, basée à Ati et active depuis 2022 dans le Batha, collabore étroitement avec l’Université des Sciences et Technologies de la Vie (USTV) pour l’accueil d’étudiants en stage, notamment dans les filières agroalimentaire et agropastorale. Bien que l’ONG ne dispose pas encore de base de données exhaustive, elle a accueilli de nombreux stagiaires, dont certains ont pu contribuer à des projets concrets, comme l’étude des maladies du bétail en saison des pluies. « Nous voulons créer un environnement qui permet aux étudiants de s’insérer localement, en brisant les stéréotypes selon lesquels une formation universitaire mène uniquement à un emploi de bureau », souligne-t-il.
Son parcours reflète une volonté de lutter contre le décalage entre la théorie enseignée et les réalités du terrain, un défi majeur pour l’insertion des jeunes Tchadiens dans les secteurs agricoles et pastoraux.
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle au Tchad
L’insertion des étudiants tchadiens dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage se heurte à plusieurs obstacles structurels. D’une part, l’absence de cadres formels de collaboration entre les universités et les acteurs du terrain limite les opportunités de stages et d’emploi. D’autre part, les étudiants manquent souvent de repères concrets sur les débouchés possibles, notamment dans les métiers de l’agroalimentaire, du pastoralisme ou de la résilience climatique.
« Il y a un manque de mise en lien qui fait que nous sommes déconnectés les uns des autres », explique Abdelmoumene Akouna. « On pense que les autres sont là-bas et eux pensent que nous sommes ici sans échange. » Cette méconnaissance mutuelle freine l’insertion, alors que des solutions existent localement, comme la vaccination du bétail, l’aménagement des couloirs de transhumance ou la lutte contre la malnutrition.
L’ONG Moustakbal, en partenariat avec des structures comme PAN ou Habitat Suisse, tente de combler ce vide en accueillant des stagiaires, mais son action reste limitée par l’absence de données centralisées sur les profils des étudiants. « Si nous avions accès à une base de données, nous pourrions mieux cibler nos collaborations », confie-t-il.
2.1. Les dispositifs existants : entre initiatives locales et besoins non comblés
Plusieurs mécanismes informels d’orientation et d’insertion existent, mais ils restent peu structurés :
- Les stages étudiants : L’USTV envoie régulièrement des stagiaires en agroalimentaire, mais leur suivi post-stage est rare.
- Les partenariats ONG-université : Moustakbal collabore avec l’USTV depuis 2022, mais sans cadre conventionnel.
- L’accompagnement des détenus : L’ONG Garra Touristique, partenaire de Moustakbal, forme des détenus dans des métiers liés à l’agriculture et à l’artisanat, offrant une seconde chance à des profils souvent exclus.
« Nous avons orienté un étudiant en aménagement vers Garra Touristique, car son thème portait sur l’insertion sociale, un domaine que nous ne couvrons pas », précise Abdelmoumene Akouna. « Ce type de collaboration informelle doit devenir systématique. »
3. Ressources disponibles et manquantes pour une insertion réussie
3.1. Les atouts du terrain tchadien
Le Tchad dispose de ressources humaines et naturelles sous-exploitées, notamment :
- Un secteur agropastoral dynamique : Les besoins en vaccination du bétail, en gestion des couloirs de transhumance et en résilience climatique sont immenses.
- Des opportunités d’auto-emploi : Les jeunes pourraient se lancer dans la transformation agroalimentaire, la vente de produits locaux ou les services vétérinaires.
- Des partenariats internationaux : Des ONG comme PAN ou Habitat Suisse apportent un appui technique, mais leur action reste ponctuelle.
« Il existe des opportunités d’auto-emploi sur le terrain, mais les jeunes ne les voient pas parce qu’ils sont enfermés dans l’idée d’un emploi salarié », observe l’interviewé.
3.2. Les lacunes à combler
Plusieurs manques entravent une insertion efficace :
- L’absence de données fiables : Aucune base ne recense les compétences des étudiants ou les besoins des employeurs.
- Le manque de formalisation : Les collaborations entre universités et ONG reposent sur des relations personnelles, sans conventions écrites.
- Le manque d’accompagnement post-stage : Peu d’étudiants sont suivis après leur passage en ONG, limitant leur insertion durable.
« Nous recevons des CV en urgence, mais nous ignorons souvent ce que valent vraiment ces profils », regrette Abdelmoumene Akouna. « Une cellule d’orientation pourrait résoudre ce problème en créant un vivier de compétences. »
4. L’accompagnement des étudiants au quotidien : entre théorie et pratique
Les étudiants tchadiens en agriculture et élevage souffrent d’un décalage entre leur formation théorique et les exigences du terrain. Les universités forment des diplômés capables de rédiger des mémoires, mais peu savent diagnostiquer une maladie animale ou gérer une coopérative agricole.
« Un étudiant peut sortir de l’université avec un diplôme en aménagement, mais ne pas savoir comment travailler avec les éleveurs pour éviter les conflits avec les agriculteurs », explique l’interviewé. « Nous avons besoin que l’université nous propose des profils opérationnels, pas seulement des théoriciens. »
4.1. Le rôle clé des stages et de l’encadrement
Les stages constituent une porte d’entrée vers l’emploi, mais leur qualité dépend largement de l’encadrement fourni par les structures d’accueil. Moustakbal, bien que limité par ses moyens, offre aux stagiaires une expérience concrète, comme la participation à des projets de résilience ou de sécurité alimentaire.
« Certains étudiants reviennent après leur stage et nous demandent s’ils peuvent continuer à travailler avec nous », souligne Abdelmoumene Akouna. « C’est la preuve que l’expérience terrain est formatrice. »
5. Le suivi des anciens étudiants : un maillon faible
Aujourd’hui, peu d’étudiants sont suivis après leur passage en ONG ou en entreprise. Ce manque de suivi empêche :
- L’évaluation de l’impact des stages sur leur insertion professionnelle.
- L’identification des besoins en formation complémentaire (gestion, marketing, techniques agricoles modernes).
- La création d’un réseau d’anciens étudiants pour faciliter les échanges et les opportunités.
« Si nous avions un suivi, nous pourrions savoir combien d’étudiants que nous avons accueillis ont trouvé un emploi, et dans quel secteur », plaide l’interviewé. « Cela nous aiderait à adapter nos programmes. »
6. Préparation aux exigences du secteur professionnel : briser les stéréotypes
Un des défis majeurs est de changer les mentalités des étudiants et de leurs familles. Beaucoup considèrent que :
- Une formation universitaire mène uniquement à un emploi de bureau (administration, enseignement).
- Les métiers de l’agriculture et de l’élevage sont réservés aux non-diplômés.
« Nous devons montrer aux jeunes qu’ils peuvent être entrepreneurs, formateurs ou experts techniques dans leur domaine », insiste Abdelmoumene Akouna. « Par exemple, un diplômé en agroalimentaire peut créer une unité de transformation de produits locaux et employer d’autres jeunes. »
L’ONG Moustakbal tente de promouvoir cette vision en valorisant les parcours inspirants et en organisant des ateliers sur l’entrepreneuriat rural.
7. Vision sur l’entrepreneuriat et l’insertion : des pistes concrètes
Pour Abdelmoumene Akouna, l’entrepreneuriat est une solution clé pour réduire le chômage des jeunes dans les zones rurales. Plusieurs pistes pourraient être développées :
- La création de coopératives agricoles : Les étudiants pourraient être formés à la gestion de groupes de producteurs.
- Les services vétérinaires privés : Avec une formation adaptée, les diplômés pourraient proposer des prestations payantes aux éleveurs.
- La transformation agroalimentaire : Production de farine infantile, de lait local ou de conserves pour lutter contre la malnutrition.
« Nous avons besoin que l’université nous propose des études ou des projets concrets pour avancer », insiste-t-il. « Par exemple, une étude sur les maladies du bétail en saison des pluies pourrait être menée par des étudiants en partenariat avec des ONG. »
8. Recommandations et perspectives : vers une cellule d’orientation et d’insertion formalisée
Pour répondre aux défis identifiés, plusieurs mesures concrètes sont proposées :
8.1. Structurer la collaboration entre l’USTV et les ONG
- Signer une convention-cadre entre l’université et les ONG comme Moustakbal, pour :
- Faciliter les stages avec un suivi rigoureux.
- Créer un vivier de compétences accessible aux employeurs.
- Organiser des ateliers communs sur les métiers de l’agriculture et de l’élevage.
- « Nous sommes prêts à participer à une cellule d’orientation, même si cela implique des ateliers ou des réunions », assure Abdelmoumene Akouna.
8.2. Renforcer les dispositifs d’accompagnement
- Mettre en place un suivi post-stage pour évaluer l’insertion des étudiants.
- Créer une base de données partagée entre universités et ONG pour recenser les profils et les besoins.
- Développer des modules pratiques dans les cursus universitaires (gestion de projet, techniques agricoles modernes).
8.3. Promouvoir l’entrepreneuriat rural
- Intégrer des formations en gestion et marketing dans les filières agricoles.
- Organiser des rencontres entre étudiants et entrepreneurs pour inspirer des vocations.
- Soutenir financièrement les projets d’auto-emploi via des fonds dédiés.
8.4. Impliquer les acteurs locaux et nationaux
- Étendre le projet pilote de cellule d’orientation à d’autres universités tchadiennes.
- Collaborer avec le ministère de l’Enseignement supérieur pour intégrer ces dispositifs dans les politiques publiques.
- Sensibiliser les familles sur les opportunités offertes par les métiers de l’agriculture et de l’élevage.
« L’objectif est de faire de l’université un acteur clé du développement rural, en lien direct avec les réalités du terrain », conclut Abdelmoumene Akouna. « Nous avons tout pour réussir : des jeunes motivés, des besoins immenses et des partenaires prêts à s’investir. Il suffit de formaliser cette dynamique. »
Conclusion : vers une insertion professionnelle durable des étudiants tchadiens
L’entretien avec Abdelmoumene Akouna a révélé trois enjeux majeurs pour l’insertion des étudiants en agriculture et élevage au Tchad :
1. Le manque de formalisation des collaborations entre universités et acteurs du terrain, limitant les opportunités de stages et d’emploi.
2. Le décalage entre la formation théorique et les besoins du marché, qui freine l’insertion professionnelle.
3. L’absence de suivi et d’accompagnement des diplômés, empêchant une insertion durable.
Pour y remédier, la création d’une cellule d’orientation et d’insertion, en partenariat avec des ONG comme Moustakbal, apparaît comme une solution pragmatique et nécessaire. Cette cellule pourrait :
- Structurer les échanges entre universités et employeurs.
- Valoriser les stages et l’entrepreneuriat comme leviers d’insertion.
- Former les étudiants aux réalités du terrain pour briser les stéréotypes.
« Nous avons besoin que cette initiative touche toutes les universités, pas seulement l’USTV », insiste l’interviewé. « C’est ensemble que nous pourrons transformer le chômage des jeunes en opportunités de développement. »
Recommandations clés :
✅ Signer une convention entre l’USTV et les ONG pour encadrer les stages et les collaborations.
✅ Créer une base de données partagée pour recenser les compétences et les besoins.
✅ Intégrer des modules pratiques dans les cursus universitaires.
✅ Soutenir l’entrepreneuriat rural via des formations et des financements.
✅ Étendre le projet à d’autres universités pour une approche nationale.
« Nos portes sont ouvertes. Il ne reste plus qu’à passer à l’action. »
— Abdelmoumene Akouna, Coordinateur terrain par intérim, ONG Moustakbal