Chapeau introductif
Dans le cadre du programme APES-Tchad, visant à professionnaliser l’enseignement supérieur dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, une interview a été menée avec Jacques SAVALAM, Coordonnateur du projet « Respect » à l’International Rescue Committee (IRC) à Abéché. Cet échange, conduit par DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée), Consultant en Orientation et Insertion Professionnelle, explore les stratégies d’insertion des jeunes, les partenariats avec les établissements universitaires, et les dispositifs innovants pour renforcer l’adéquation entre formation et besoins du terrain. Avec un parcours humanitaire de plus de quinze ans, Jacques Savalam apporte un éclairage précieux sur les défis et les opportunités pour les jeunes tchadiens, notamment dans les secteurs clés de l’élevage et de l’agriculture.
1. Parcours professionnel et vision stratégique de l’IRC au Tchad
1.1. Une carrière dédiée à l’humanitaire et à la résilience communautaire
Jacques Savalam présente un parcours marqué par une progression constante dans le secteur humanitaire, débutant en 2008 après des études à l’Institut universitaire des sciences techniques (IUSTA) à Elvach. Son expérience, acquise au sein d’ONG locales et internationales comme Art-Test, FLM, Intersos et aujourd’hui l’IRC, illustre une expertise polyvalente en gestion de projet, coordination d’équipes et appui aux communautés vulnérables.
Son arrivée à l’IRC en 2018, puis sa promotion comme Coordonnateur du projet « Respect » en 2023, témoignent de sa capacité à piloter des initiatives ambitieuses. Le projet, doté d’un budget de 13,9 millions d’euros sur cinq ans, intervient dans trois provinces (Wadaï, Sila, Wadi Fira) et cible 9 000 ménages via des transferts monétaires et la construction d’infrastructures. Comme il le souligne : « Nous menons ces activités en collaboration avec les services techniques de l’État, notamment les Comités départementaux d’agriculture (CDA) et les Comités locaux d’action sanitaire (CLAS). »
1.2. Une vision de pérennisation et de renouvellement des financements
Face aux incertitudes budgétaires globales, Jacques Savalam insiste sur la stabilité des partenariats avec l’Union européenne et l’Agence française de développement, garants de la continuité du projet. « Les discussions ont déjà commencé avec les bailleurs sur la possibilité de renouveler le projet. Nous avons aussi la garantie, même si ce n’est pas pour cinq ans. » Cette approche s’inscrit dans une logique de résilience institutionnelle, essentielle pour assurer un impact durable sur les populations cibles.
Le projet « Respect » s’inscrit également dans un consortium de six ONG (dont Save the Children et OXFAM), coordonné par l’IRC, avec un budget global de 33 millions d’euros. Cette mutualisation des ressources permet de couvrir des besoins variés, de l’urgence alimentaire à l’appui à l’élevage, en passant par la formation professionnelle.
2. L’élevage et l’agriculture : des leviers d’insertion professionnelle pour les jeunes
2.1. Un volet élevage intégré pour renforcer la résilience
L’IRC déploie un programme d’appui à l’élevage ciblant 1 300 ménages vulnérables, auxquels sont distribués cinq têtes de petits ruminants par foyer (quatre femelles et un mâle). « L’objectif est de renforcer la résilience de ces ménages et de les aider à sortir de leur situation de vulnérabilité. » Cette initiative s’accompagne d’un accompagnement technique, notamment via des partenariats avec les services vétérinaires locaux.
2.2. L’IUSTA et l’insertion des jeunes : une synergie à renforcer
Jacques Savalam met en lumière une opportunité concrète : l’implication des étudiants de l’IUSTA dans les activités de terrain. « Sur les trois profils d’agents qui gèrent cette activité, ce sont des lauréats de l’IUSTA. » Cette collaboration, bien que ponctuelle, ouvre des perspectives pour des stages pratiques ou des missions de terrain, permettant aux étudiants de :
- Appliquer leurs connaissances en conditions réelles.
- Acquérir une expérience valorisable sur leur CV.
- Découvrir les métiers de l’élevage (supervision, vaccination, gestion de troupeaux).
« Il faut que le lauréat aussi se défende. Vous n’êtes pas venu seulement pour vous donner, pour vous appeler, vous venez aussi pour montrer que vous pouvez faire quelque chose. » Cette citation résume l’importance de l’engagement personnel des jeunes dans leur insertion professionnelle.
3. Recrutement et inadéquations : défis et solutions pour l’insertion
3.1. Les profils difficiles à recruter : entre compétences techniques et attractivité locale
Jacques Savalam identifie deux niveaux de difficultés :
- Au niveau national : certains postes techniques (élevage, agriculture) peinent à attirer des candidats expérimentés, en raison d’offres peu compétitives ou de la fuite des compétences vers les grandes villes.
- Au niveau local : les jeunes des zones rurales, bien que motivés, manquent souvent de formations poussées, limitant leur accès à des postes qualifiés.
« Nous ne pouvons pas recruter un jeune qui n’a pas assez d’informations pour gérer ces activités. » Cette réalité souligne l’urgence de sensibiliser dès le secondaire à l’importance des métiers locaux, notamment dans les secteurs porteurs comme l’élevage.
3.2. L’importance des qualités humaines et de la formation interne
L’IRC adopte une approche inclusive, recrutant des jeunes de la localité même sans diplôme spécifique pour des postes d’animateurs. « Pour les postes d’animation, nous n’avons pas besoin d’un baccalauréat professionnel. Même si c’est un poste oral, nous pouvons former la personne. » Cette politique permet à certains jeunes de monter en compétences via des formations internes, jusqu’à occuper des postes de managers ou superviseurs.
« Certains ont commencé sans diplôme et sont devenus des cadres au sein de notre organisation. » Cette trajectoire illustre le potentiel des parcours non linéaires et de la formation continue pour l’insertion professionnelle.
4. Partenariats et dispositifs innovants pour l’insertion
4.1. Collaboration avec les services étatiques et les universités
L’IRC travaille en étroite collaboration avec les services vétérinaires et les délégations locales, notamment pour les campagnes de vaccination. « Nous avons déjà utilisé dix étudiants pour appuyer une campagne de vaccination du bétail, en collaboration avec le service concerné. » Cette initiative, bien que limitée, a permis aux jeunes de :
- Observer les réalités du terrain.
- Développer des compétences pratiques (diagnostic, gestion sanitaire).
- Se familiariser avec les enjeux professionnels de l’élevage.
4.2. Vers des cellules d’orientation et d’insertion professionnelles
Le projet APES-Tchad propose la création de cellules d’aide à l’orientation dans les établissements comme l’IUSTA. Ces structures pourraient :
- Organiser des rencontres entre étudiants et professionnels de terrain.
- Proposer des missions courtes (vacances, stages) pour une immersion professionnelle.
- Faciliter l’accès aux réseaux des ONG et des services étatiques.
« Si ce cadre est créé, cela permettra à des organisations comme la vôtre de trouver un créneau dans cette concertation pour échanger avec les étudiants. » Cette vision s’inscrit dans une logique de mutualisation des efforts, où les universités et les acteurs du terrain co-construisent des solutions pour l’insertion.
5. Entrepreneuriat et insertion : une voie complémentaire
5.1. L’élevage comme tremplin pour l’entrepreneuriat
L’appui aux ménages via la distribution de petits ruminants vise aussi à stimuler l’entrepreneuriat local. « Les bénéficiaires peuvent revendre une partie des animaux ou utiliser leur lait pour générer des revenus. » Cette approche permet aux jeunes de :
- Démarrer une activité économique avec un capital initial.
- Se former aux enjeux de gestion (comptabilité, commercialisation).
- Créer des emplois dans leur communauté.
5.2. Sensibilisation et accompagnement des porteurs de projets
Bien que l’IRC ne dispose pas encore de programme dédié à l’entrepreneuriat, Jacques Savalam reconnaît son potentiel : « Nous avons la porte grande ouverte. Les organisations sont toujours ouvertes, elles tendent la main. » Une cellule d’orientation pourrait jouer un rôle clé en :
- Orientant les jeunes vers les dispositifs d’accompagnement existants (microcrédits, formations en gestion).
- Mettant en lien les porteurs de projets avec les marchés locaux.
- Valorisant les initiatives via des témoignages ou des concours.
Conclusion : Points clés et recommandations
Synthèse des enjeux
L’interview de Jacques Savalam révèle une dynamique prometteuse entre les acteurs de l’enseignement supérieur, les ONG et les services étatiques pour l’insertion des jeunes tchadiens dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage. Les principaux constats sont :
1. L’importance des partenariats entre universités (IUSTA), ONG (IRC) et services étatiques pour une adéquation formation-emploi.
2. L’urgence de sensibiliser dès le secondaire aux métiers locaux, notamment dans l’élevage, pour retenir les jeunes dans leur région.
3. La nécessité de renforcer les dispositifs d’insertion, via des stages, des missions de terrain ou des cellules d’orientation.
4. Le potentiel de l’entrepreneuriat comme levier complémentaire pour l’autonomie des jeunes.
Recommandations pour le projet APES-Tchad
Pour maximiser l’impact du projet, plusieurs pistes sont à explorer :
- Formaliser les collaborations entre l’IUSTA, l’IRC et les services vétérinaires via des conventions-cadres, incluant des mécanismes de stages ou de missions ponctuelles pour les étudiants.
- Développer des programmes de mentorat où des professionnels de terrain (comme les superviseurs de l’IRC) accompagnent les jeunes dans leur projet professionnel.
- Créer un référentiel des métiers de l’élevage et de l’agriculture, à diffuser dans les établissements de formation, pour clarifier les débouchés et les compétences requises.
- Renforcer les dispositifs de suivi des anciens étudiants, en capitalisant sur leur expérience pour inspirer les promotions futures.
- Intégrer une dimension entrepreneuriale dans les cellules d’orientation, en partenariat avec les structures de microfinance et les coopératives locales.
Perspectives d’avenir
Avec un projet « Respect » en bonne voie de renouvellement et une volonté affichée des bailleurs de soutenir les initiatives d’insertion, le contexte est favorable pour pérenniser et étendre ces dispositifs. Comme le résume Jacques Savalam : « Nous sommes toujours ouverts. Notre vision, c’est vraiment que les jeunes puissent avoir des possibilités de travailler. » En capitalisant sur ces synergies, le Tchad peut faire de l’élevage et de l’agriculture des secteurs d’excellence pour l’insertion professionnelle de sa jeunesse.