Interview du Professeur Sabre Iriss Absakine – Président de l’Université des Sciences et de Technologie d’Ati (USTA)

Une vision stratégique pour l’orientation, l’insertion professionnelle et l’entrepreneuriat dans l’enseignement supérieur tchadien


Chapeau introductif

Dans le cadre du programme APES-Tchad, visant à professionnaliser l’enseignement supérieur dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, le consultant Djikolmbaye Djibé (Osée), expert en orientation et insertion professionnelle, a échangé avec le Professeur Sabre Iriss Absakine, nouvellement nommé Président de l’Université des Sciences et de Technologie d’Ati (USTA). Ancien enseignant et chercheur, le Professeur Absakine partage son analyse sur les défis de l’orientation, les lacunes en matière d’insertion professionnelle et les pistes pour renforcer le lien entre les établissements universitaires et le marché du travail. Ses propos éclairent les enjeux stratégiques du projet APES et ouvrent des perspectives concrètes pour l’avenir de l’USTA et de ses étudiants.


1. Parcours académique et professionnel : un engagement au service de l’enseignement supérieur tchadien

Le Professeur Sabre Iriss Absakine incarne une trajectoire marquée par l’excellence académique et un engagement constant en faveur de la formation supérieure. Titulaire d’un doctorat en écologie et gestion de l’environnement obtenu avec mention très honorable au Maroc, il a débuté sa carrière comme professeur de sciences naturelles dans le secondaire avant d’intégrer l’enseignement supérieur. Son parcours est jalonné de responsabilités pédagogiques et administratives : chef de département à l’École normale supérieure, chef de service de la scolarité et des examens, puis vice-président chargé de la recherche et de la coopération à l’Université de Doba. Depuis un mois seulement, il occupe le poste de Président de l’USTA, une institution publique spécialisée dans les sciences et technologies appliquées à l’agro-pastoralisme.

« J’ai enseigné dans le secondaire pendant huit ans, puis j’ai été affecté dans l’enseignement supérieur, où j’exerce depuis quatorze ans. »
« Après avoir obtenu mon doctorat en 2018, j’ai été promu maître-assistant en 2021, puis maître de conférences l’année dernière. »

Son expérience, à la fois théorique et opérationnelle, lui confère une légitimité pour piloter les réformes nécessaires à l’insertion des étudiants et au développement local.


2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle à l’USTA : des défis structurels et culturels

À son arrivée à la tête de l’USTA, le Professeur Absakine a mené un diagnostic participatif auprès des enseignants, du personnel administratif et des étudiants. Les constats sont sans appel : l’absence de dispositif formel d’orientation, une méconnaissance des débouchés professionnels et des difficultés matérielles qui entravent l’épanouissement des étudiants.

2.1. L’absence de cellules d’orientation : un héritage à réinventer

L’USTA, comme beaucoup d’établissements tchadiens, n’a pas de structure dédiée à l’orientation. Les anciennes cellules LMD, chargées de guider les étudiants dans leur choix de parcours, ont disparu faute de moyens. Pourtant, le système LMD prévoit des dispositifs comme le tutorat, mais leur mise en œuvre reste théorique.

« Le système LMD prévoit normalement des dispositifs comme le tutorat et l’orientation. À une époque, il existait des cellules LMD chargées d’orienter les étudiants, mais elles ont disparu faute de soutien financier. »

Les étudiants s’orientent souvent par mimétisme, sans égard pour les besoins du marché du travail. « Certains choisissent une filière simplement parce qu’un camarade l’a choisie, sans se soucier de l’adéquation avec le marché du travail. »

2.2. Des ressources limitées et une gouvernance à renforcer

L’USTA souffre de manque de moyens humains et matériels :
- Ressources humaines : Seuls 40 % des enseignants sont permanents, les 60 % restants étant des vacataires ou contractuels, déjà surchargés.
- Ressources matérielles : Locaux exiguës, absence de salles dédiées, matériel de laboratoire insuffisant.
- Financement : Les partenariats avec les entreprises et les institutions de recherche restent lettre morte, faute de cadre incitatif.

« Pour qu’une cellule d’orientation fonctionne, il faut des ressources humaines, matérielles et financières. Or, nos ressources sont limitées. Nous manquons cruellement de moyens. »


3. Dispositifs existants et ressources manquantes : vers une professionnalisation de l’enseignement

3.1. Les initiatives informelles et leurs limites

Avant l’arrivée du Professeur Absakine, quelques tentatives d’orientation existaient, mais elles étaient ponctuelles et non structurées. Par exemple, à l’École normale supérieure, des stages ont été organisés avec des institutions comme Kogda (un centre d’analyse agricole), mais ces initiatives dépendaient de la bonne volonté des encadrants plutôt que d’une politique institutionnelle.

« Au début, les responsables de Kogda hésitaient à accepter nos étudiants, mais après une lettre officielle, trois étudiants ont été acceptés. Ils ont réalisé des analyses de qualité. »

3.2. Les ressources disponibles : un potentiel inexploité

L’USTA dispose de ressources humaines qualifiées et d’un réseau académique international, notamment avec le Maroc, où le Professeur Absakine a étudié. Cependant, ces atouts ne sont pas mobilisés pour l’insertion professionnelle.

« Au Maroc, les instituts de recherche financent les recherches pour obtenir des résultats exploitables. Ils valorisent leur image et justifient leurs investissements. Au Tchad, les entreprises perçoivent les stages comme une perte de temps. »

Les services techniques de l’État, comme l’ANADER (agriculture) ou les hôpitaux locaux, pourraient servir de terrains d’application pour les étudiants, mais leur collaboration avec l’université reste embryonnaire.


4. Accompagnement des étudiants et suivi des anciens : un maillon faible

4.1. Un accompagnement au quotidien quasi inexistant

Les étudiants de l’USTA bénéficient peu d’un soutien individualisé pour construire leur projet professionnel. Les enseignants, déjà surchargés, n’ont pas le temps de jouer ce rôle. Les stages, lorsqu’ils existent, sont souvent improvisés et ne garantissent pas une insertion durable.

« Les étudiants se posent une question essentielle : que feront-ils demain ? L’objectif de la professionnalisation est justement de préparer leur insertion. »

4.2. Le suivi des anciens : un angle mort

Aucun système n’est en place pour suivre le parcours des diplômés et mesurer l’adéquation entre les formations dispensées et les besoins du marché. Pourtant, ce suivi permettrait d’ajuster les programmes et de renforcer la crédibilité de l’USTA.

« Il est essentiel de mettre en place cette collaboration entre les établissements et les entreprises pour que les étudiants puissent effectuer des stages avant la fin de leurs études. »


5. Préparation aux exigences du secteur professionnel : l’urgence d’un changement de paradigme

5.1. L’écart entre la formation et les attentes des employeurs

Les entreprises locales, qu’elles soient agricoles, agroalimentaires ou ONG, peinent à recruter des profils adaptés. Les étudiants sortent souvent de l’université avec des compétences théoriques, mais peu de savoir-faire opérationnels. Les stages, lorsqu’ils sont proposés, sont perçus comme une contrainte plutôt qu’une opportunité d’apprentissage.

« Les entreprises perçoivent les stages comme une perte de temps ou une dépense inutile. Elles ne voient pas l’intérêt de collaborer avec les universités. »

5.2. L’exemple marocain : une inspiration pour le Tchad

Le Professeur Absakine souligne l’efficacité du modèle marocain, où les instituts de recherche financent et encadrent les étudiants en stage, en échange de résultats concrets. Une telle approche permettrait au Tchad de :
- Valoriser la recherche appliquée ;
- Créer des partenariats gagnant-gagnant entre universités et entreprises ;
- Réduire le chômage des jeunes en facilitant leur insertion.

« Là-bas, les instituts de recherche s’intéressent aux résultats concrets des travaux. Ils financent les recherches pour obtenir des résultats exploitables. »


6. Entrepreneuriat et insertion : vers une économie locale dynamique

6.1. L’USTA, un levier pour le développement régional

Spécialisée dans les sciences et technologies appliquées à l’agro-pastoralisme, l’USTA a pour mission de former des cadres capables de transformer les produits locaux et de résoudre les problèmes agricoles et pastoraux du Tchad. Cependant, cette ambition se heurte à un manque de connexion avec les acteurs économiques locaux.

« L’objectif de l’USTA est de former des cadres capables de transformer les produits locaux pour résoudre les problèmes d’agriculture, d’élevage et de pastoralisme. »

6.2. L’entrepreneuriat étudiant : une piste à explorer

Le Professeur Absakine plaide pour un parcours diplômant lié à la création d’entreprise, notamment dans les formations professionnelles. Par exemple, un étudiant en master agroalimentaire pourrait :
- Identifier un besoin local (transformation de produits agricoles) ;
- Élaborer un business plan ;
- Créer une unité de production avant l’obtention de son diplôme.

« Il ne s’agit pas de suivre un parcours long pour se retrouver sans emploi. Nous devons former des jeunes capables de gagner leur vie rapidement. »

Cette approche s’inspire de son expérience au Maroc, où il a travaillé sur la réhabilitation de plantes pastorales pour résoudre les conflits entre agriculteurs et éleveurs.


7. Recommandations et perspectives : des pistes concrètes pour l’APES-Tchad

7.1. Structurer une cellule d’orientation efficace

Pour que la future cellule d’aide à l’orientation de l’USTA soit opérationnelle, le Professeur Absakine propose :
- Un local dédié, même modeste ;
- Du matériel de base (imprimante, ordinateurs) ;
- Une personne ressource (enseignant ou conseiller d’orientation) ;
- Un budget minimal pour les activités de terrain.

« Nous pourrions désigner parmi les enseignants une personne chargée de cette mission, mais il faudrait lui dégager du temps. »

7.2. Renforcer les partenariats avec les entreprises et les institutions

Pour briser l’isolement de l’USTA, il est urgent de :
- Signer des conventions avec les entreprises locales (agroalimentaires, ONG, services techniques) ;
- Organiser des forums de rencontre entre étudiants et employeurs ;
- Encourager les stages obligatoires dans le cursus ;
- Valoriser la recherche appliquée en ciblant les besoins des acteurs économiques.

« Le ministère de l’Enseignement supérieur doit faciliter les relations entre les institutions de formation et les entreprises locales. »

7.3. Développer l’entrepreneuriat étudiant

L’USTA pourrait :
- Intégrer des modules d’entrepreneuriat dans tous les cursus ;
- Créer un incubateur pour accompagner les projets étudiants ;
- Collaborer avec les institutions financières pour faciliter l’accès au crédit ;
- Organiser des compétitions de business plans entre étudiants.

« Nous devons former des jeunes capables de développer la richesse locale plutôt que de chercher un emploi dans la fonction publique, déjà saturée. »

7.4. Réactiver et diversifier les partenariats internationaux

L’expérience marocaine du Professeur Absakine montre l’importance des échanges académiques. L’USTA pourrait :
- Renforcer les collaborations avec les universités africaines ;
- Bénéficier de bourses pour les étudiants et enseignants ;
- Mettre en place des doubles diplômes avec des institutions étrangères.


Conclusion : vers une université ancrée dans son territoire et tournée vers l’avenir

L’interview du Professeur Sabre Iriss Absakine révèle un constat sans appel : l’USTA, comme beaucoup d’établissements tchadiens, souffre d’un décalage entre la formation dispensée et les besoins du marché, d’un manque de structures d’orientation et d’un isolement par rapport aux acteurs économiques. Pourtant, son parcours et sa vision offrent des solutions pragmatiques pour transformer ces défis en opportunités.

Ses recommandations s’articulent autour de trois axes prioritaires :
1. La création d’une cellule d’orientation opérationnelle, dotée de moyens humains et matériels ;
2. Le renforcement des partenariats avec les entreprises, les ONG et les services techniques de l’État ;
3. Le développement de l’entrepreneuriat étudiant, pour faire de l’USTA un moteur du développement local.

« C’est l’une des missions de la cellule d’orientation : servir au niveau local et inciter les jeunes à ne plus chercher du travail dans la fonction publique, déjà saturée, mais à développer la richesse locale. »

Le projet APES-Tchad, en soutenant la mise en place de ces cellules, pose les bases d’une réforme structurelle de l’enseignement supérieur tchadien. Si les recommandations du Professeur Absakine sont suivies, l’USTA pourrait devenir un modèle de professionnalisation, où les étudiants ne sont plus de simples diplômés, mais des acteurs du développement économique et social de leur région.

« Nous sommes sur la bonne voie, et il est maintenant utile de mutualiser ces idées pour avancer. »


Entretien réalisé par Djikolmbaye Djibé (Osée), Consultant en Orientation et Insertion Professionnelle, dans le cadre du programme APES-Tchad.