Un acteur clé pour la professionnalisation de l’enseignement supérieur tchadien dans les secteurs agricole et agroalimentaire
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad (Appui à la Professionnalisation de l’Enseignement Supérieur), l’interview d’Ali Zougoulo, Directeur des études à l’Institut National Supérieur des Sciences Agronomiques de Laï (INSSAL), a permis d’éclairer les enjeux de l’orientation et de l’insertion professionnelle des étudiants en agriculture et élevage. Menée par DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée), expert en orientation et insertion professionnelle, cette rencontre a mis en lumière les défis structurels, les initiatives existantes et les pistes d’amélioration pour renforcer le lien entre formation et marché du travail. Ali Zougoulo, point focal du projet à l’INSSAL, partage son expérience et ses propositions pour transformer les pratiques pédagogiques et professionnaliser les parcours étudiants.
1. Présentation de l’interviewé : Ali Zougoulo, un parcours dédié à la formation agricole
Ali Zougoulo incarne une figure engagée dans la modernisation de l’enseignement supérieur tchadien, particulièrement dans les domaines de l’agronomie et de l’agroalimentaire. En tant que Directeur des études à l’INSSAL, il supervise les programmes de formation et veille à leur adéquation avec les réalités du terrain. Son rôle de point focal du projet APES à Laï lui confère une responsabilité stratégique : piloter la mise en place de dispositifs d’orientation et d’insertion professionnelle au sein de l’institut.
Son parcours reflète une approche pragmatique de l’enseignement. Comme il l’a souligné lors de l’échange, l’INSSAL a intégré dans ses cursus des modules visant à encourager l’entrepreneuriat étudiant, permettant aux diplômés de créer leurs propres entreprises plutôt que de dépendre exclusivement des emplois publics. Cette vision s’inscrit dans une volonté de rompre avec la déconnexion entre la formation et le marché du travail, un défi majeur identifié par le projet APES.
« Si le projet peut nous aider à accélérer la mise en œuvre de nos propositions, cela nous permettra d’aller de l’avant. »
— Ali Zougoulo
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle à l’INSSAL
2.1. Un système en mutation, mais confronté à des défis persistants
L’INSSAL, comme la plupart des établissements tchadiens, fait face à un paradoxe : des formations de qualité, mais des difficultés d’insertion pour les diplômés. Les étudiants, bien que formés aux techniques agricoles et vétérinaires, peinent souvent à trouver des débouchés adaptés. Plusieurs facteurs expliquent cette situation :
- Un marché de l’emploi saturé, notamment dans le secteur public, où les recrutements sont rares et sélectifs.
- Un manque de visibilité des compétences acquises, qui ne sont pas toujours valorisées auprès des employeurs privés ou des coopératives locales.
- Une méconnaissance des opportunités entrepreneuriales, malgré l’existence de filières favorables à l’auto-emploi (maraîchage, transformation agroalimentaire, élevage).
Pourtant, l’INSSAL a déjà engagé des actions pour inverser cette tendance. Comme l’a rappelé Ali Zougoulo, l’intégration de l’entrepreneuriat dans les programmes vise à donner aux étudiants les outils pour créer leur propre activité. Cependant, ces initiatives restent limitées par un manque de structures d’accompagnement dédiées et de partenariats avec le secteur privé.
« Nous avons intégré des enseignements permettant aux étudiants, après leur cursus, de créer leurs propres entreprises. »
— Ali Zougoulo
2.2. Le rôle clé de l’auto-évaluation et de la plateforme numérique
Le projet APES a permis à l’INSSAL de réaliser une auto-évaluation institutionnelle, une première étape vers une amélioration continue des formations. Par ailleurs, la plateforme numérique de mutualisation des cours représente une avancée majeure. Seize objectifs pédagogiques y sont définis, et seize cours ont déjà été mis en ligne par les enseignants de l’institut. Cette initiative, bien que récente, offre plusieurs avantages :
- Un accès élargi aux ressources pédagogiques, y compris pour les étudiants en stage ou en région éloignée.
- Une visibilité accrue des travaux de l’INSSAL, notamment à l’international, où des pays africains et européens consultent déjà ces supports.
- Une opportunité de collaboration avec d’autres établissements, comme l’Université de Sarh (57 cours en ligne) ou les universités françaises partenaires.
Cependant, Ali Zougoulo a insisté sur la nécessité d’enrichir constamment la plateforme : « Nous devons être les premiers à mettre nos cours en ligne, sinon d’autres établissements le feront à notre place. » L’enjeu n’est pas seulement technique, mais aussi stratégique : la propriété intellectuelle des enseignants est protégée, et leur contribution est reconnue via des métriques de consultation.
3. Dispositifs existants et ressources disponibles
3.1. Les cellules d’aide à l’orientation : un cadre en construction
Le projet APES prévoit la création de cellules d’aide à l’orientation et à l’insertion professionnelle au sein des établissements pilotes, dont l’INSSAL. Ces structures auront pour missions :
- L’accompagnement individualisé des étudiants, via des entretiens, des ateliers sur la recherche d’emploi ou la création d’entreprise.
- Le suivi des diplômés, pour évaluer leur insertion et identifier les besoins en compétences.
- La médiation entre les formations et les entreprises, en cartographiant les besoins du marché et en facilitant les stages ou recrutements.
Pour l’INSSAL, cette cellule pourrait s’appuyer sur des initiatives existantes, comme le soutien à l’entrepreneuriat étudiant ou les partenariats avec des ONG (GIZ, par exemple), qui ont déjà apporté un appui matériel et technique à l’institut.
« La cellule, bien que mise en place avec l’appui de l’ambassade de France, deviendra votre propriété. Vous pourrez ensuite élargir vos partenariats avec d’autres bailleurs. »
— DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée)
3.2. Les ressources locales et externes mobilisables
Plusieurs leviers existent pour renforcer l’insertion professionnelle à l’INSSAL :
- Les partenariats avec les acteurs du terrain :
- Les ONG locales (GIZ, Action contre la Faim) déjà impliquées dans des projets agricoles.
- Les coopératives et entreprises agroalimentaires, qui pourraient accueillir des stagiaires ou recruter des diplômés.
-
Les collectivités locales, comme la mairie de Laï, qui soutient des initiatives de maraîchage.
-
Les outils numériques :
- La plateforme APES, qui centralise les offres d’emploi, les ressources pédagogiques et les opportunités de mobilité.
-
Les Z-Box, des serveurs locaux permettant un accès hors ligne aux cours.
-
Les financements externes :
- Les ambassades (France, Allemagne, Chine) proposent des bourses ou des appuis techniques pour des projets étudiants.
- Les programmes de l’Union européenne, comme ceux gérés par l’ambassade de France, qui pourraient soutenir des initiatives entrepreneuriales.
4. Recommandations et perspectives pour une insertion professionnelle réussie
4.1. Structurer l’accompagnement des étudiants
Pour que les cellules d’orientation deviennent opérationnelles, plusieurs actions sont prioritaires :
- Former les enseignants et responsables aux techniques d’orientation et d’insertion, notamment via des ateliers animés par des experts comme Osée.
- Créer des outils concrets :
- Un guide des métiers de l’agriculture et de l’élevage, adapté aux réalités tchadiennes, pour aider les étudiants à choisir leur voie.
- Un système de suivi des diplômés, basé sur des enquêtes régulières et une base de données centralisée.
- Développer des partenariats durables avec les entreprises, en organisant des forums de recrutement ou des visites de terrain.
« Nous allons cartographier les besoins des entreprises. Ce travail se fera sur le long terme, et nous pourrons avancer ensemble. »
— DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée)
4.2. Renforcer l’entrepreneuriat et l’innovation pédagogique
L’INSSAL a déjà fait un pas important en intégrant l’entrepreneuriat dans ses programmes. Pour aller plus loin :
- Créer un incubateur étudiant, en collaboration avec des partenaires comme la GIZ, pour accompagner les projets agricoles innovants.
- Valoriser les pratiques locales en les médiatisant sur la plateforme numérique. Comme l’a suggéré Ali Zougoulo, filmer des travaux pratiques (compostage, gestion de parcelles) et les partager pourrait améliorer la productivité et attirer de nouveaux étudiants.
- Encourager la recherche appliquée, en lien avec les besoins des coopératives et des PME locales.
4.3. Assurer la pérennité du projet APES
Le projet APES, bien que soutenu par l’ambassade de France, doit devenir autonome et ancré dans les pratiques des établissements. Pour cela :
- Impliquer davantage les étudiants dans la gestion des cellules, afin qu’ils s’approprient les dispositifs.
- Diversifier les sources de financement, en sollicitant d’autres bailleurs (UE, Banque mondiale, secteur privé tchadien).
- Évaluer régulièrement les impacts, en mesurant le taux d’insertion des diplômés et l’adéquation des formations avec les besoins du marché.
« Après leurs études, beaucoup préfèrent se rendre à N’Djamena pour chercher de l’argent plutôt que de produire eux-mêmes de la richesse. C’est aussi une partie de notre responsabilité de les accompagner. »
— DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée)
Conclusion : Vers une professionnalisation durable de l’enseignement supérieur tchadien
L’interview d’Ali Zougoulo a révélé une volonté forte de transformation à l’INSSAL, portée par des initiatives concrètes (plateforme numérique, intégration de l’entrepreneuriat) et une vision pragmatique des défis à relever. Le projet APES offre une opportunité unique pour renforcer le lien entre formation et emploi, à condition que les cellules d’orientation soient structurées, pérennes et ancrées dans les réalités locales.
Les recommandations clés issues de cette rencontre sont :
- Accélérer la mise en place des cellules d’orientation, avec un accompagnement renforcé des enseignants et des outils adaptés.
- Développer l’entrepreneuriat étudiant, en créant des incubateurs et en valorisant les projets locaux.
- Capitaliser sur la plateforme numérique, en incitant les enseignants à partager leurs cours et en élargissant les partenariats avec les acteurs du terrain.
- Assurer un suivi rigoureux des diplômés, pour ajuster les formations aux besoins du marché.
- Pérenniser le projet APES, en diversifiant les financements et en impliquant davantage les étudiants.
« Nous ne parlons pas d’activités isolées, mais d’un projet structuré d’appui à la professionnalisation de l’enseignement supérieur. »
— Ali Zougoulo
En conclusion, l’INSSAL et les autres établissements pilotes du projet APES ont devant eux une feuille de route ambitieuse, mais réalisable. Leur succès dépendra de leur capacité à innover, collaborer et s’adapter aux évolutions du secteur agricole et agroalimentaire tchadien. Avec des acteurs comme Ali Zougoulo à leur tête, les perspectives sont prometteuses.