Entretien avec Adam Brahim Mahamat, Chef du service de la scolarité de l’INSEM
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien en agriculture et élevage, une phase pilote est lancée pour créer des cellules d’aide à l’orientation dans les établissements concernés. L’INSEM, institution phare en production animale et santé vétérinaire, a été retenue comme site pilote. Adam Brahim Mahamat, chef du service de la scolarité, partage son expérience et ses attentes quant à la mise en place d’un dispositif structuré pour accompagner les étudiants vers l’insertion professionnelle.
## Présentation de l’interviewé et de son parcours
Adam Brahim Mahamat occupe depuis plusieurs années le poste de chef du service de la scolarité à l’INSEM, où il supervise les examens, le suivi administratif des étudiants et la coordination des départements. L’INSEM, créée en 2010 et opérationnelle depuis 2012, forme environ 475 étudiants (dont 68 filles bénéficiant de la gratuité des frais de scolarité) dans des filières comme la production animale, la santé animale ou la gestion des aires protégées. Le service de la scolarité, sous sa direction, joue un rôle central en évaluant mensuellement l’avancement des formations et en gérant les cas de vulnérabilité (handicap, exonérations partielles ou totales des frais).
« Nous cherchons à réduire les frais de scolarité lorsque cela est possible. Certains étudiants sont exonérés à 100 % en fonction de leur situation, d’autres bénéficient d’une exonération partielle jusqu’à la troisième année. »
## État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle
L’INSEM, comme beaucoup d’établissements tchadiens, manque de mécanismes formalisés pour suivre le devenir de ses diplômés. Depuis 2012, entre 400 et 600 étudiants ont été formés, mais leur insertion reste peu documentée. Seuls quelques-uns ont réussi à intégrer la fonction publique, des entreprises locales ou à se lancer dans l’entrepreneuriat.
« Depuis 2012 jusqu’à aujourd’hui, nous avons formé entre 400 et 600 étudiants. Il n’existe aucun suivi pour savoir ce que ces étudiants deviennent deux ou trois ans après leur formation. »
L’institution collabore avec des partenaires locaux (ministère de l’Élevage, ONG comme Haïder et Assef, associations d’éleveurs) pour adapter ses formations aux besoins du marché, notamment via des stages ou des mémoires co-encadrés. Cependant, le suivi des étudiants en stage reste difficile, notamment à N’Djamena, où les demandes de stages sont souvent initiées par les étudiants eux-mêmes.
## Dispositifs existants et ressources disponibles
Un accompagnement informel et limité
Aucune cellule dédiée à l’orientation n’existe à l’INSEM. Cependant, la cellule d’assurance qualité, créée l’année dernière, intervient ponctuellement pour conseiller les étudiants sur leur insertion, notamment lors de sessions annuelles sur le choix des filières.
« Il n’existe pas de dispositif formalisé. Cependant, depuis la création de la cellule d'assurance qualité, son responsable s’occupe également, de manière volontaire, de conseiller les étudiants sur leur insertion et leur orientation. »
Des partenariats locaux à renforcer
L’institution travaille avec le ministère de l’Élevage (qui accueille 80 % des stagiaires), des ONG comme ACF, et des associations privées. Ces collaborations permettent d’identifier les compétences recherchées et d’améliorer l’offre de formation.
« Nous collaborons avec des associations privées d’éleveurs. Lors de nos déplacements sur les marchés, nous prenons contact avec ces associations pour mieux comprendre les réalités du terrain. »
Des ressources humaines et financières insuffisantes
Le manque de moyens est criant : effectifs réduits, absence de personnel dédié à l’orientation, et besoins en équipements pour une future cellule. Les responsables cumulent souvent plusieurs fonctions, limitant leur capacité à innover.
« Nous manquons cruellement de ressources, tant humaines que financières. La plupart des responsables sont également chefs de service ou de département. »
## Accompagnement des étudiants au quotidien
L’INSEM organise chaque année une journée d’orientation en début d’année, où les chefs de département présentent les filières et rassurent les étudiants sur leurs choix. Les échanges individuels sont rares, mais lorsqu’ils surviennent, l’accent est mis sur la persévérance et l’adéquation entre la formation et les besoins du marché.
« Nous les rassurons toujours sur l’importance de leur filière et les encourageons à persévérer. Nous leur expliquons que leur choix n’est pas le fruit du hasard et qu’ils seront récompensés à terme. »
## Suivi des anciens étudiants : une pratique informelle mais efficace
Le suivi repose principalement sur des contacts spontanés : anciens étudiants qui informent l’institution de leur insertion (via téléphone ou réseaux sociaux comme WhatsApp), ou groupes de promotion où les échanges sont réguliers.
« Nous restons en contact avec eux. Ceux qui ont réussi à s’insérer nous appellent pour nous informer de leur insertion, que ce soit dans la fonction publique ou dans le secteur privé. »
## Préparation aux exigences du secteur professionnel
L’INSEM mise sur une pédagogie active : 60 % de pratique (ferme pédagogique, stages sur les marchés aux bestiaux, interventions d’agents vétérinaires) contre 40 % de théorie. Les étudiants sont ainsi formés aux gestes professionnels, comme les techniques d’abattage ou la gestion des campagnes de vaccination.
« Nous envoyons des étudiants sur les marchés aux bestiaux, notamment le jeudi et le vendredi. Le délégué provincial de l'élevage vient souvent nous rendre visite et profite de ces occasions pour échanger avec les étudiants. »
L’institution collabore aussi avec des entreprises locales (abattoirs de Mongo) qui embauchent ses diplômés, preuve de l’adéquation entre la formation et le marché.
« Il aménage actuellement un grand espace pour améliorer l'alimentation des animaux avant l'abattage, car leur viande est destinée à l'exportation. Il est très intéressé par nos étudiants et prêt à les accompagner. »
## Vision sur l’entrepreneuriat et l’insertion
L’introduction d’un parcours de formation axé sur la création d’entreprise est perçue comme une piste prometteuse. Les étudiants pourraient présenter un projet concret (ex. : production d’aliments pour bétail) pour valider leur diplôme, combinant ainsi formation et préparation à l’entrepreneuriat.
« Ce serait très intéressant. Nous pourrions adapter nos projets en fonction des compétences acquises et des besoins du marché. »
L’institution est déjà active dans ce domaine, avec des projets en cours (fermes pédagogiques, production fourragère, transformation laitière) financés partiellement par des partenaires internationaux (Bayer, ambassade de France). Cependant, le manque de fonds limite leur développement.
« Nous avons un projet de culture maraîchère et de production de fourrage pour l'alimentation locale. Nous avons obtenu un financement pour l'adduction d'eau potable, mais d'autres projets attendent encore des fonds. »
## Recommandations et perspectives
Pour la création de la cellule d’orientation
- S’appuyer sur les partenaires locaux : Impliquer davantage les ONG (ACF, Haïder, Assef) et les associations d’éleveurs dans l’animation de la cellule, notamment pour des sessions d’information sur les métiers.
- Former un référent dédié : Identifier une personne formée aux techniques d’orientation et lui fournir les moyens (matériel, budget) pour mener à bien sa mission.
- Créer des outils pédagogiques : Élaborer un guide des métiers adapté au contexte tchadien, détaillant les débouchés concrets pour chaque filière.
« Nous devons préparer leur « terrain d’atterrissage ». Ils prennent leur envol, mais où vont-ils atterrir ? Nous devons nous assurer qu’ils atterrissent en sécurité. »
Pour l’insertion professionnelle
- Renforcer les stages terrain : Généraliser les interventions de professionnels (vétérinaires, éleveurs) dans les enseignements et multiplier les partenariats avec les entreprises.
- Encourager l’entrepreneuriat : Intégrer des modules de gestion de projet et évaluer les étudiants sur la base de projets concrets.
- Améliorer le suivi des diplômés : Mettre en place un système de collecte de données (questionnaires, plateforme en ligne) pour mesurer l’insertion et ajuster les formations.
Pour le financement et l’autonomie
- Diversifier les sources de revenus : Développer des unités de production (laitière, avicole) génératrices d’emplois et de fonds pour l’institution.
- Solliciter des dons et subventions : Cibler des bailleurs locaux et internationaux pour financer des projets innovants.
## Conclusion
L’entretien avec Adam Brahim Mahamat révèle à la fois les atouts de l’INSEM – une pédagogie ancrée dans le terrain, des partenariats utiles, et une volonté d’innovation – et ses défis majeurs : l’absence de dispositif structuré d’orientation, le manque de ressources, et la nécessité de mieux préparer les étudiants à l’insertion. La création d’une cellule dédiée, appuyée par les acteurs locaux et des outils adaptés, pourrait transformer cette dynamique. Comme le souligne l’interviewé, « c’est à nous de leur préparer le terrain d’atterrissage » – un enjeu clé pour l’APES-Tchad et l’avenir des jeunes Tchadiens dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage.
« Nous essayons de créer un environnement propice à l’insertion de nos jeunes, car c’est à nous de leur préparer le terrain d’atterrissage. »