Entretien avec M. Abongteou Kabdana, Chef de Département intérimaire de Faune et Gestion des Aires protégées, Institut National Supérieur de l’Élevage de Moussoro (INSEM)
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad, co-piloté par le ministère de l’Enseignement supérieur et l’ambassade de France, une démarche d’appui à la professionnalisation des formations supérieures en agriculture et élevage a été engagée. L’objectif ? Renforcer l’orientation et l’insertion professionnelle des étudiants via la création de cellules dédiées. À Moussoro, M. Abongteou Kabdana, ingénieur agronome de formation et actuel responsable par intérim du département de Faune et Gestion des Aires protégées à l’INSEM, incarne cette dynamique. Son parcours, marqué par une expérience terrain au ministère de l’Agriculture et une spécialisation en planification, éclaire les enjeux concrets de l’accompagnement des futurs professionnels du secteur. Cet entretien, mené par M. Djikolmbaye Djibé, consultant expert en orientation, révèle les défis et opportunités d’un département en construction, mais aussi les pistes pour structurer un écosystème favorable à l’insertion.
1. Parcours et vision d’un acteur engagé dans la faune et les aires protégées
M. Abongteou Kabdana incarne une trajectoire professionnelle où la rigueur académique rencontre l’expertise opérationnelle. Ingénieur agronome de formation initiale, il a débuté sa carrière au ministère de l’Agriculture, où il a œuvré pendant sept ans à la Sahel-de-Lac, avant d’obtenir une bourse pour un master spécialisé. Son parcours s’est ensuite enrichi au ministère du Plan, à la direction de la planification, avant son arrivée à l’INSEM en 2021. Depuis deux ans, il assure l’intérim à la tête du département de Faune et Gestion des Aires protégées, une structure récente mais stratégique.
« Ce département est né d’un constat partagé avec le ministère de l’Environnement : le manque criant de techniciens qualifiés dans la gestion des aires protégées. »
Cette filière, encore en phase de consolidation avec sa première promotion en deuxième année, vise à former des professionnels capables de répondre aux besoins des parcs nationaux et des réserves naturelles. Pour M. Kabdana, cette mission dépasse le cadre pédagogique : « Chaque jour, je rappelle aux étudiants que travailler dans ce domaine exige une préparation aux réalités du terrain, où les risques – notamment liés à la faune sauvage – sont omniprésents. » Son approche pédagogique intègre ainsi une dimension de sensibilisation aux défis concrets du métier, bien au-delà des enseignements théoriques.
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle : entre opportunités et méconnaissance
Un secteur porteur mais méconnu
Le département de Faune et Gestion des Aires protégées répond à un besoin criant du marché du travail. « Le ministère de l’Environnement nous a clairement indiqué qu’il existe de nombreuses opportunités, notamment dans les parcs nationaux, où le personnel qualifié fait défaut », souligne M. Kabdana. Pourtant, les étudiants arrivent souvent sans vision claire de leur avenir professionnel. « Beaucoup ne savent pas ce qu’ils deviendront après leur formation », admet-il. Pour pallier ce manque d’orientation, il s’appuie sur des exemples concrets, comme les appels à candidatures lancés par des ONG internationales comme African Parks, qui n’ont pu recruter faute de profils adaptés.
Un accompagnement informel mais nécessaire
Dans l’attente de dispositifs structurés, M. Kabdana joue un rôle clé d’orientation individuelle. « Je leur explique que ce métier demande une grande résilience, car il implique des conditions de travail difficiles, des déplacements fréquents et une exposition aux dangers », précise-t-il. Ces échanges, bien que ponctuels, permettent de préparer les étudiants aux exigences du secteur. « Certains étudiants, que je qualifie de ‘particuliers’, sous-estiment les risques. Mon rôle est de leur ouvrir les yeux sur la réalité. »
3. Dispositifs existants et ressources : un département en construction
Un département récent, une équipe réduite
Le département de Faune et Gestion des Aires protégées est une création récente, avec une première promotion en deuxième année. « Nous sommes peu nombreux dans l’équipe, et notre enseignement repose en grande partie sur des vacataires », explique M. Kabdana. La majorité des enseignants étant des vétérinaires, le recours à des profils externes est indispensable pour couvrir les besoins spécifiques de la filière. « Dans ma spécialité, je suis le seul. Les autres profils sont des vétérinaires ou des experts en aménagement écologique. »
Des partenariats informels mais prometteurs
Bien que les collaborations avec le ministère de l’Environnement et d’autres acteurs restent informelles, elles constituent une ressource précieuse. « L’année dernière, j’ai aidé un étudiant à trouver un stage au ministère en contactant directement le délégué régional. Cela a fonctionné », raconte-t-il. Pour M. Kabdana, la formalisation de ces partenariats est un levier essentiel pour sécuriser les stages et les débouchés. « Un partenariat écrit permettrait de reconnaître officiellement notre collaboration. Par exemple, nous pourrions dire : ‘Dans le cadre de notre accord, voici un étudiant que nous vous envoyons pour telle mission.’ Cela faciliterait les échanges et garantirait une meilleure adéquation entre la formation et les besoins du terrain. »
4. Accompagnement des étudiants : entre théorie et réalité du terrain
L’importance de l’expérience professionnelle
M. Kabdana insiste sur la nécessité d’intégrer davantage de professionnels dans les plannings pédagogiques. « Un enseignant, même titulaire d’un doctorat, ne peut pas toujours transmettre l’expérience du terrain. À l’inverse, un professionnel, même sans doctorat, apporte une valeur ajoutée inestimable », souligne-t-il. Il cite en exemple son propre parcours au Conservatoire national des arts et métiers de Paris, où les intervenants incluaient des praticiens aux côtés d’académiques. « Cela permet aux étudiants de comprendre que les gestes de métier enseignés en classe ne sont pas toujours ceux pratiqués sur le terrain. »
Les stages : un premier contact avec le monde professionnel
Dès la deuxième année, les étudiants effectuent des stages, une étape cruciale pour leur insertion. « Le stage est une excellente opportunité pour eux de se familiariser avec les réalités du métier », reconnaît M. Kabdana. Cependant, il souligne que l’intervention directe d’un professionnel dans l’établissement apporte une dimension complémentaire. « Un professionnel qui intervient en cours pendant une ou deux heures peut partager des anecdotes, des défis quotidiens, et motiver les étudiants bien plus qu’un cours théorique. »
5. Suivi des anciens étudiants : un chantier à venir
À ce stade, le département n’a pas encore de diplômés, mais M. Kabdana anticipe déjà les enjeux du suivi des anciens. « Une fois les premières promotions sorties, il faudra mettre en place un système de suivi pour évaluer leur insertion et ajuster la formation en conséquence », explique-t-il. Pour lui, ce suivi est essentiel pour mesurer l’impact du département et identifier les besoins en compétences émergentes.
6. Préparation aux exigences du secteur professionnel : un défi pédagogique
Former des profils opérationnels
Le secteur de la faune et des aires protégées exige des compétences hybrides : gestion administrative, connaissances écologiques, résistance physique et psychologique. « Nous devons préparer les étudiants à des situations où ils devront gérer des conflits avec les populations locales, négocier avec des chasseurs illégaux, ou encore faire face à des conditions climatiques extrêmes », détaille M. Kabdana. Pour y parvenir, il plaide pour une pédagogie plus pratique, incluant des simulations et des retours d’expérience de professionnels.
L’entrepreneuriat comme levier d’insertion
Bien que le département ne soit pas encore orienté vers l’entrepreneuriat, M. Kabdana entrevoit son potentiel. « Certains étudiants pourraient créer des coopératives pour la gestion des ressources naturelles ou des entreprises de tourisme écologique », suggère-t-il. Pour lui, cette piste mérite d’être explorée, notamment via des modules dédiés ou des partenariats avec des incubateurs.
7. Recommandations et perspectives : vers une professionnalisation durable
Structurer les partenariats institutionnels
La formalisation des collaborations avec le ministère de l’Environnement et d’autres acteurs (ONG, parcs nationaux) est une priorité. « Un accord-cadre permettrait de sécuriser les stages, d’identifier les besoins en compétences, et de faciliter l’insertion des étudiants », insiste M. Kabdana. Il propose également d’intégrer davantage d’intervenants professionnels dans les enseignements, en s’inspirant des modèles comme celui du CNAM de Paris.
Renforcer l’orientation dès l’entrée à l’université
Pour éviter que les étudiants ne s’engagent dans une formation sans vision claire, M. Kabdana recommande la création de dispositifs d’orientation proactive. « Il faut leur montrer dès le début les métiers accessibles, les défis, et les parcours types. Le guide des métiers, mentionné dans le cadre du projet APES, sera un outil précieux pour cela », explique-t-il. Ce document, en cours d’élaboration, détaillera les débouchés, les compétences requises, et les attentes des employeurs.
Investir dans la formation continue des enseignants
Enfin, M. Kabdana souligne la nécessité de former les enseignants, notamment les vacataires, aux méthodes pédagogiques adaptées aux réalités du terrain. « Beaucoup de nos vacataires sont des professionnels compétents, mais ils n’ont pas toujours les outils pour transmettre leurs savoirs de manière structurée », note-t-il.
Conclusion : un département à l’image des défis du secteur
L’entretien avec M. Abongteou Kabdana révèle une réalité à la fois prometteuse et exigeante. D’un côté, le département de Faune et Gestion des Aires protégées répond à un besoin criant du marché du travail, avec des opportunités réelles dans les parcs nationaux et les réserves naturelles. De l’autre, sa jeunesse et le manque de ressources humaines et matérielles en font un chantier en construction, où chaque étape – de la formation à l’insertion – doit être repensée.
Les pistes proposées par M. Kabdana – formalisation des partenariats, intégration accrue des professionnels dans les enseignements, création d’outils d’orientation – dessinent une feuille de route pour professionnaliser durablement cette filière. Son plaidoyer pour un accompagnement précoce des étudiants et un suivi rigoureux des anciens étudiants souligne l’importance d’une approche globale, où l’orientation ne se limite pas à l’inscription administrative, mais s’inscrit dans une dynamique de projet professionnel.
« Le guide des métiers sera notre terrain d’atterrissage », affirme-t-il. Cette métaphore résume à elle seule l’ambition du projet APES-Tchad : transformer l’incertitude en opportunité, et les étudiants en acteurs capables de répondre aux défis de leur secteur. À Moussoro, comme ailleurs au Tchad, la professionnalisation de l’enseignement supérieur passe par des initiatives concrètes, portées par des acteurs engagés comme M. Kabdana. Leur travail, encore en devenir, préfigure les succès de demain.