Perspectives sur l’orientation, l’insertion professionnelle et la création d’une cellule dédiée
Chapeau introductif
Dans le cadre du programme APES-Tchad – un projet ambitieux visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien dans les filières agricoles et d’élevage –, l’Institut National Supérieur de l’Élevage de Moussoro (INSEM) s’impose comme un acteur clé. Doué Matkréo, chef du Département de Transformation et Technologie Agroalimentaire, incarne cette dynamique. Spécialiste en pollution animale, nutrition et alimentation des monogastriques, il coordonne depuis 2024 un département récent, né d’un besoin criant : former des professionnels capables de transformer les produits d’élevage (lait, peau, sous-produits) pour répondre aux exigences du marché et des normes d’hygiène. Son parcours, marqué par l’innovation et l’adaptation aux réalités locales, offre un éclairage précieux sur les défis de l’orientation et de l’insertion professionnelle des étudiants tchadiens.
1. Présentation de l’interviewé : un parcours au service de l’innovation agroalimentaire
Doué Matkréo incarne la transition entre une formation théorique et une expertise ancrée dans les besoins concrets du terrain. Arrivé à l’INSEM en 2020 comme chargé de cours, il a rapidement pris la tête du Département de Transformation et Technologie Agroalimentaire, créé en réponse à l’absence de formations locales dans ce domaine. Comme il l’explique : « Le ministère de l’Élevage nous a clairement indiqué qu’il ne pouvait pas recruter des agents extérieurs. Il fallait former nos propres ressources humaines. »
Son expertise en pollution animale et en transformation des sous-produits (sang, os, peau) reflète une approche pragmatique, où la recherche de solutions locales prime sur les modèles importés. « Nous sommes sur le terrain pour étudier les problèmes et proposer des solutions », souligne-t-il, insistant sur l’importance de former des spécialistes capables de répondre aux défis spécifiques du Tchad, comme la gestion des déchets d’abattoirs ou la valorisation des produits laitiers.
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle : entre opportunités et lacunes
Un secteur en émergence, mais encore fragile
Le département de Doué Matkréo se heurte à un paradoxe : des compétences existent, mais les débouchés restent limités. Les diplômés maîtrisent les techniques de transformation (yaourt, bouillie sanguine pour volailles, farine d’os pour l’alimentation animale), mais peinent à les appliquer dans un contexte professionnel structuré. « Les petites unités de transformation informelles ne respectent pas toujours les normes d’hygiène », constate-t-il, soulignant que « le conditionnement est un geste professionnel essentiel que nos étudiants maîtrisent, mais que les employeurs ne valorisent pas toujours à sa juste mesure ».
L’insertion se heurte aussi à des freins culturels : « Le sang est souvent mal perçu dans nos traditions religieuses, alors qu’il s’agit d’un produit très nutritif. Les personnes instruites comprennent mieux ces enjeux, mais le grand public reste réticent. » Cette méconnaissance limite l’adoption de produits transformés, pourtant porteurs de valeur ajoutée.
L’entrepreneuriat comme levier d’insertion
Face à ce constat, Doué Matkréo plaide pour une approche entrepreneuriale, où les étudiants seraient encouragés à créer des petites unités de transformation dès leur formation. « Il faut partir de petites unités et chercher des petits moyens pour produire de grands résultats », insiste-t-il. Il évoque l’idée de coopératives étudiantes, où des groupes de cinq à six étudiants pourraient, avec un budget modeste (1,5 à 2 millions de francs CFA), démarrer des projets concrets :
- Transformation du sang en nourriture pour volailles ;
- Fabrication de farine d’os pour l’alimentation animale ;
- Conditionnement de lait en yaourt avec des équipements adaptés.
« Nous pourrions solliciter la réhabilitation d’un centre existant ou demander des fonds à l’Ambassade de France via leurs micro-projets », propose-t-il, faisant référence à des financements déjà attribués à d’autres établissements comme l’Université de Pala. « Si nous obtenons un bon financement bien géré, nous pourrions créer une unité viable. »
3. Dispositifs existants et ressources : entre initiatives isolées et besoins structurels
Des projets ponctuels, mais pas de système intégré
À ce jour, aucun dispositif structuré d’orientation ou d’insertion n’existe à l’INSEM. Doué Matkréo évoque une initiative isolée : « Nous avons bénéficié d’un projet ponctuel sur la transformation de la peau, avec une étude du milieu réalisée par un ingénieur. Mais il s’agissait d’une action ponctuelle, sans suivi. » Aucune cellule, même informelle, ne permet aux étudiants de s’informer sur les métiers ou les opportunités professionnelles.
La plateforme APES-Tchad : un outil prometteur
L’INSEM participe à la plateforme numérique APES-Tchad, conçue pour mutualiser les ressources pédagogiques et professionnelles. Cette plateforme, accessible en ligne ou via des boxes hors ligne, propose :
- Des cours en ligne (podcasts, guides) ;
- Un guide des métiers en cours d’élaboration, qui détaillera les débouchés dans les filières transformation, production animale et santé animale ;
- Un espace dédié aux anciens étudiants, invités à contribuer en partageant leurs expériences.
« Cette plateforme permettra aux étudiants de consulter des ressources même sans accès Internet », explique Doué Matkréo, qui y voit un outil complémentaire pour structurer l’orientation. Cependant, son utilisation reste limitée par le manque de matériel et de formation des enseignants à son fonctionnement.
4. Accompagnement des étudiants et suivi des anciens : un chaînon manquant
Un accompagnement informel, mais indispensable
Lorsqu’un étudiant vient solliciter Doué Matkréo pour des conseils sur son avenir, les échanges restent théoriques et limités par les contraintes matérielles. « Je l’oriente vers les opportunités de transformation, mais la transformation technique reste très limitée », reconnaît-il. Les projets concrets (comme la création d’une unité de transformation) butent sur l’absence de matériel et de financement.
Le suivi des diplômés : une priorité négligée
L’INSEM ne dispose d’aucun système de suivi des anciens étudiants. « Nous perdons souvent leur trace une fois qu’ils sont sur le terrain », déplore Doué Matkréo. Les retours sont sporadiques et informels : « L’année dernière, des étudiants en stage dans des ONG nous ont fait part de leur expérience positive, mais nous n’avons pas de méthode structurée pour les suivre. »
Cette absence de données complique l’évaluation de l’impact réel des formations et limite les ajustements pédagogiques. « Si nous avions un suivi systématique, nous pourrions identifier les compétences les plus recherchées par les employeurs et adapter nos programmes », souligne-t-il.
5. Préparation aux exigences du secteur professionnel : entre théorie et pratique
Un enseignement trop théorique, faute de moyens
Le principal défi du département réside dans l’absence d’équipements adaptés. « Nous manquons cruellement de matériel de transformation : machines de pasteurisation, conditionnement, conservation. Sans ces outils, il est impossible de former correctement les étudiants », regrette Doué Matkréo. Les projets pratiques (comme la fabrication de yaourt) avortent faute de réfrigération solaire ou de systèmes de conservation.
« L’année dernière, nous avons fabriqué du yaourt ici, mais sans conservation, il ne pouvait pas être stocké. Si nous avions le matériel nécessaire, nous pourrions produire et vendre ces produits », explique-t-il. Cette carence pénalise à la fois la qualité de la formation et l’employabilité des diplômés, qui peinent à se différencier dans un marché où les normes d’hygiène sont souvent négligées.
L’hygiène et la qualité : des enjeux sous-estimés
Les petites unités de transformation informelles, majoritaires au Tchad, ignorent souvent les bonnes pratiques. « Nos étudiants sont formés pour appliquer les normes d’hygiène, mais les employeurs ne sont pas toujours prêts à rémunérer correctement ces compétences », constate Doué Matkréo. Résultat : les produits locaux sont perçus comme de moindre qualité, limitant leur accès aux marchés urbains comme N’Djamena.
6. Vision sur l’entrepreneuriat et l’insertion : vers une dynamique collective
Doué Matkréo est convaincu que l’entrepreneuriat étudiant est la clé pour briser ce cercle vicieux. « Il faut que nous soyons concrets et que nous posions des actes concrets », martèle-t-il. Son approche repose sur trois piliers :
1. La mutualisation des ressources : regrouper les étudiants en coopératives pour partager les coûts (matériel, locaux) ;
2. Le financement participatif : solliciter des opérateurs économiques locaux ou des fonds comme ceux de l’Ambassade de France (micro-projets de 1 à 3 millions de francs) ;
3. La démonstration par l’exemple : créer des unités pilotes (transformation de sang, fabrication de farine d’os) pour prouver la viabilité des projets et attirer d’autres investisseurs.
« Si nous arrivons à mettre en place cette unité, pourquoi ne pas la développer davantage pour créer une activité professionnelle qui pourrait rapporter et proposer des services aux éleveurs ? », s’enthousiasme-t-il. Il cite l’exemple d’un collègue de l’Université de Pala, qui a obtenu 3 millions de francs pour un projet similaire, prouvant que les financements existent.
7. Recommandations et perspectives : vers une cellule d’aide à l’orientation opérationnelle
Des besoins urgents à combler
Pour que l’INSEM – et plus largement les établissements partenaires du projet APES-Tchad – puissent structurer une cellule d’aide à l’orientation efficace, Doué Matkréo formule plusieurs recommandations prioritaires :
- Doter les départements de matériel de transformation : machines de pasteurisation, conditionnement, conservation (réfrigérateurs solaires) ;
- Former les enseignants à l’utilisation de la plateforme APES-Tchad pour qu’ils puissent alimenter son contenu régulièrement ;
- Mettre en place un système de suivi des anciens étudiants, via des enquêtes annuelles ou une base de données partagée ;
- Encourager l’entrepreneuriat étudiant en créant un fonds d’amorçage pour les micro-projets, avec un accompagnement technique et financier ;
- Sensibiliser les employeurs à la valeur des compétences en transformation agroalimentaire, notamment en insistant sur l’hygiène et la qualité.
Une cellule d’orientation : un outil au service de la professionnalisation
Doué Matkréo voit dans la future cellule une opportunité majeure pour :
- Centraliser les informations sur les métiers et les opportunités professionnelles ;
- Organiser des ateliers pratiques (transformation, gestion de projet) ;
- Favoriser les partenariats avec les ONG, les coopératives et les entreprises locales ;
- Créer un vivier de projets étudiants pour les financements (APES, Ambassade de France).
« Une telle structure serait très utile, à condition qu’elle soit dotée de moyens concrets, notamment en matériel », insiste-t-il. Il propose que la cellule travaille en lien avec les départements techniques pour identifier les besoins des étudiants et les orienter vers des projets réalisables.
Conclusion : l’urgence d’agir, entre innovation et réalisme
L’entretien avec Doué Matkréo révèle un décalage criant entre les compétences enseignées et les opportunités professionnelles, mais aussi une volonté forte de transformer cette réalité. Son parcours illustre à la fois les défis structurels (manque de matériel, méconnaissance des métiers) et les leviers d’action (entrepreneuriat étudiant, plateforme APES-Tchad, financements disponibles).
Les pistes qu’il propose – coopératives étudiantes, micro-projets, suivi des anciens diplômés – dessinent une feuille de route claire pour les responsables du projet APES-Tchad et les décideurs tchadiens. Comme il le résume : « Il faut partir de petites unités, chercher des petits moyens pour produire de grands résultats. »
Pour que cette dynamique prenne vie, trois conditions sont indispensables :
1. Un engagement financier pour équiper les départements et financer les micro-projets ;
2. Une coordination renforcée entre les établissements, le ministère de l’Enseignement supérieur et les partenaires (Ambassade de France, ONG) ;
3. Une culture de l’innovation où les étudiants ne sont plus de simples bénéficiaires de formations, mais des acteurs concrets du développement agroalimentaire tchadien.
« Qui cherche trouve », rappelle Doué Matkréo. À l’INSEM comme ailleurs, il est temps de passer des mots aux actes.