Entretien avec ABAKAR AHMAT JABOUR, Vice-Doyen de la FASAPA
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad, visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien en agriculture et élevage, une série d’entretiens a été menée pour évaluer les dispositifs d’orientation et d’insertion professionnelle. Abakar Ahmat Jabour, Vice-Doyen de la Faculté des Sciences Agroalimentaires et Agropastorales (FASAPA) de l’Université des Sciences et de Technologie d’Ati (USTA), partage ici son analyse des enjeux actuels, des forces du système et des pistes d’amélioration. Son parcours, marqué par une coordination pédagogique exigeante et un ancrage dans les réalités du terrain, éclaire les défis et les opportunités pour les jeunes diplômés du secteur agroalimentaire et agropastoral.
1. Portrait de l’interviewé : un acteur clé de la formation professionnelle
Abakar Ahmat Jabour incarne une double casquette : celle d’un manager académique, chargé de coordonner les activités de la FASAPA, et celle d’un pédagogue engagé dans la réussite des étudiants. Ses missions principales s’articulent autour de trois axes :
- La gestion pédagogique : supervision des enseignements, des enseignants permanents et vacataires, et respect des calendriers académiques.
- L’accompagnement des parcours : organisation des stages, un pilier selon lui pour l’insertion professionnelle.
- L’adaptation des programmes : révision régulière des cursus en fonction des besoins du marché et des retours du terrain.
« Nos priorités pédagogiques pour l’année en cours sont de terminer l’année académique à temps, c’est-à-dire dans les délais prévus par le ministère de l’Enseignement supérieur, et d’assurer les stages des étudiants. »
Son rôle au sein de la FASAPA reflète l’importance accordée à la professionnalisation, un enjeu central pour l’USTA, dont les filières – agroalimentaire et agropastoral – visent explicitement à répondre aux défis de développement rural et à l’autonomisation des jeunes.
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle à la FASAPA
2.1. Une adéquation entre formation et emploi : un bilan positif
La FASAPA mise sur des programmes conçus pour coller aux réalités du marché, avec des objectifs clairs et des contenus adaptés aux besoins locaux. Selon Abakar Ahmat Jabour, ces formations permettent une insertion rapide des diplômés, que ce soit :
- Dans le secteur public (ministères de l’Agriculture ou de l’Élevage, OEDG – Organismes d’Exécution des Décrets).
- Dans le secteur privé (création d’entreprises, notamment dans l’agroalimentaire ou l’agropastoral).
- Dans l’entrepreneuriat (exemples concrets de fermes ou d’unités de transformation créées par d’anciens étudiants).
« Certains sont déjà recrutés dans des OEDG, d’autres dans la fonction publique, notamment au ministère de l’Agriculture et au ministère de l’Élevage. D’autres ont même créé leurs propres entreprises ou fermes. »
Parmi les succès notables, il cite l’exemple d’un ancien étudiant ayant monté une ferme à Andiamena, confirmant la viabilité des projets portés par les diplômés.
2.2. Les dispositifs existants : entre stages et partenariats
La FASAPA s’appuie sur plusieurs leviers pour faciliter l’insertion :
- Les stages obligatoires : intégrés dans les cursus, ils offrent une première immersion professionnelle.
- Les interventions de professionnels : des experts (notamment issus d’ONG locales) interviennent pour dispenser des modules spécialisés (entrepreneuriat, marketing agricole, management) et orienter les étudiants vers des structures d’accueil.
- La révision des programmes : les filières sont actualisées régulièrement, avec une validation par le ministère lors d’ateliers dédiés. « Depuis la création des filières, le programme a été révisé à trois reprises. »
Cependant, ces dispositifs restent informels et dépendent largement de l’initiative individuelle des enseignants ou des étudiants.
3. Les ressources disponibles et les lacunes identifiées
3.1. Les atouts du système
- Un ancrage territorial fort : les formations sont conçues pour répondre aux besoins des zones rurales, avec des débouchés concrets (ministères, OEDG, création d’entreprise).
- Une pédagogie équilibrée : les modules théoriques sont complétés par des compétences pratiques (ex. : gestion d’une unité de transformation, marketing des produits agricoles).
- Un réseau d’anciens étudiants actifs : bien que non structuré, ce réseau permet un suivi informel, comme en témoignent les retours reçus par la faculté.
3.2. Les manques criants
- L’absence de mécanisme de suivi systématique : « Nous n’avons pas de mécanisme spécifique pour suivre les étudiants. Certains nous contactent, mais c’est aléatoire. » Ce vide empêche d’évaluer l’impact réel des formations et d’adapter les programmes en conséquence.
- Un accompagnement limité à l’entrepreneuriat : bien que des modules existent (ex. : entrepreneuriat, marketing), leur intégration dans les parcours reste insuffisante. « Il est essentiel de connaître la finalité de leur parcours. Nous formons des jeunes, ils obtiennent leur diplôme, et nous ne savons même pas ce qu’ils deviennent. »
4. L’accompagnement des étudiants : entre théorie et pratique
4.1. L’équilibre entre enseignement académique et compétences professionnelles
La FASAPA tente de concilier exigences académiques et exigences du terrain. Plusieurs dispositifs y contribuent :
- Des modules pratiques : entrepreneuriat, marketing des produits agricoles, management.
- Des stages obligatoires : encadrés par des professionnels, ils permettent aux étudiants d’acquérir une expérience concrète.
- Des interventions extérieures : des acteurs du secteur (ONG, entreprises) interviennent pour partager leur expertise.
« Il existe des modules qui abordent ces aspects. Par exemple, la formation en entrepreneuriat, le marketing des produits agricoles ou encore le management agricole. Ces modules permettent de former les étudiants aux compétences pratiques nécessaires. »
Cependant, Abakar Ahmat Jabour souligne que l’équilibre reste perfectible, notamment pour les filières techniques où les gestes professionnels (ex. : transformation des aliments, gestion d’élevage) nécessitent un apprentissage plus poussé.
4.2. Le suivi des anciens étudiants : un impératif non comblé
Le manque de suivi systématique des diplômés est un point de vigilance majeur. Bien que certains anciens étudiants reviennent informer la faculté de leur parcours, la FASAPA ne dispose pas d’outil pour :
- Évaluer l’employabilité des sortants.
- Identifier les compétences manquantes pour ajuster les formations.
- Créer un réseau d’entraide entre anciens et nouveaux étudiants.
« Si nous en avons l’opportunité, je crois qu’il faut le faire. Il est important de suivre nos étudiants. »
5. Préparation aux exigences du secteur professionnel et entrepreneuriat
5.1. La professionnalisation par les stages et les projets concrets
Les stages jouent un rôle central dans la préparation des étudiants, mais leur impact dépend de leur qualité et de leur durée. La FASAPA collabore avec des ONG et des entreprises locales pour offrir des opportunités variées, allant de la gestion de projets agricoles à la transformation des produits.
« Des professionnels interviennent dans le cadre de la formation à l’USTA. Ceux qui travaillent dans les ONG locales dispensent des matières et orientent les étudiants vers leurs institutions pour effectuer des stages et acquérir une expérience professionnelle. »
5.2. L’entrepreneuriat comme levier d’insertion
Abakar Ahmat Jabour se montre enthousiaste à l’idée d’intégrer davantage l’entrepreneuriat dans les cursus, notamment via des projets concrets liés à la validation du diplôme. Il cite l’exemple d’une unité de transformation de farine enrichie à Ati, où un étudiant pourrait, dès son parcours, développer une entreprise résolvant un problème local (ex. : malnutrition).
« Nous allons nous arrêter à ce point de notre entretien pour faire le point sur les positions des différents acteurs et les questions de qualité de la formation. »
Cette approche permettrait de :
- Réduire le chômage des jeunes en encourageant la création d’emplois.
- Renforcer le lien entre formation et marché en alignant les projets étudiants sur les besoins réels.
- Valoriser l’innovation dans les filières agroalimentaires et agropastorales.
6. Recommandations et perspectives pour les cellules d’aide à l’orientation
6.1. Structurer le suivi des étudiants
Pour pallier le manque de données sur l’insertion, la FASAPA pourrait :
- Mettre en place une base de données des anciens étudiants, avec des enquêtes régulières sur leur parcours.
- Créer un annuaire des alumni pour faciliter les échanges et le mentorat.
- Organiser des rencontres annuelles entre anciens et nouveaux étudiants.
« Il est essentiel de connaître la finalité de leur parcours. »
6.2. Renforcer l’accompagnement à l’entrepreneuriat
- Intégrer des projets entrepreneuriaux dans les cursus, avec un encadrement dédié.
- Partenariats avec des incubateurs ou des structures d’appui (ex. : chambres de commerce, banques) pour financer les initiatives des étudiants.
- Former les enseignants à l’accompagnement des porteurs de projets.
6.3. Améliorer l’adéquation formation-emploi
- Renforcer les liens avec les OEDG et le secteur privé pour adapter les programmes aux besoins du marché.
- Développer des modules transversaux (gestion, comptabilité, marketing) pour élargir les compétences des diplômés.
- Évaluer régulièrement les programmes via des retours d’anciens étudiants et des employeurs.
6.4. Créer des cellules d’orientation et d’insertion : une urgence
Dans le cadre du projet APES-Tchad, la mise en place de cellules dédiées au sein des établissements serait un atout majeur. Ces structures pourraient :
- Centraliser les offres de stages et d’emplois.
- Organiser des ateliers de coaching (CV, entretiens, recherche d’emploi).
- Animer des forums emploi avec les acteurs locaux.
- Assurer un suivi personnalisé des étudiants en difficulté.
« Je crois que si des propositions comme celle-ci voient le jour, nous les accueillerions avec enthousiasme. »
Conclusion : vers une professionnalisation renforcée de l’enseignement supérieur tchadien
L’entretien avec Abakar Ahmat Jabour révèle une volonté forte de professionnaliser les formations à la FASAPA, mais aussi des défis persistants en matière d’orientation, de suivi des diplômés et d’accompagnement à l’entrepreneuriat. Les atouts du système – ancrage territorial, programmes adaptés, stages – sont indéniables, mais leur efficacité dépendra de la capacité à :
1. Structurer un suivi systématique des anciens étudiants.
2. Intégrer davantage l’entrepreneuriat dans les cursus.
3. Créer des cellules d’orientation et d’insertion pour fluidifier les transitions entre formation et emploi.
« Il est nécessaire d’intégrer de telles formations. »
Ces mesures, combinées à une collaboration renforcée avec les acteurs locaux (OEDG, entreprises, ministères), pourraient faire de l’USTA un modèle de formation professionnelle adaptée aux réalités du Tchad rural, tout en répondant aux enjeux de développement du pays. Le projet APES-Tchad, en soutenant la création de ces dispositifs, ouvre une perspective prometteuse pour les étudiants et pour l’économie tchadienne.