Cellule d’aide à l’orientation et à l’insertion professionnelle : Retour d’expérience de l’USTA d’ATI

Entretien avec M. Boumgro Lirawa, Chef du Département des Sciences Agroalimentaires


Chapeau introductif

Dans le cadre du projet APES-Tchad, visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, une action clé consiste à mettre en place des cellules d’aide à l’orientation et à l’insertion professionnelle au sein des universités. M. Boumgro Lirawa, Chef du Département des Sciences Agroalimentaires à l’Université de Technologie Agroalimentaire d’ATI (USTA), partage son expérience et ses perspectives sur les défis et opportunités liés à cette mission. Son parcours, marqué par un engagement fort pour la pratique et l’insertion des étudiants, éclaire les pistes concrètes pour renforcer la synergie entre formation académique et besoins du marché.


1. Le quotidien d’un chef de département : entre gestion académique et enjeux pratiques

M. Boumgro Lirawa décrit son rôle comme un équilibre entre l’organisation des enseignements et la recherche de solutions pratiques pour pallier les lacunes matérielles. « Nos activités quotidiennes sont principalement académiques : nous veillons à l’organisation des enseignements et à leur suivi régulier, tout en gérant les travaux pratiques lorsque cela est possible », explique-t-il. En tant que responsable, il s’attache particulièrement à faciliter l’accès aux ressources nécessaires, notamment pour les travaux pratiques, souvent réduits à la théorie faute de moyens.

Parmi les dossiers qui mobilisent son attention, les travaux pratiques occupent une place centrale. « L’enseignement théorique domine, mais c’est la pratique qui m’intéresse davantage », souligne-t-il. Malgré les efforts pour mobiliser des enseignants extérieurs (comme ceux des universités de N’Djamena, Moundou ou Abéché), les contraintes budgétaires limitent considérablement ces initiatives. « Lorsque des moyens manquent, nous nous limitons à la théorie, ce qui me préoccupe beaucoup », confie-t-il.


2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion : une démarche informelle mais active

L’USTA ne dispose pas encore de cellule formalisée d’aide à l’orientation, mais des dispositifs informels existent. « Les enseignants jouent un rôle actif dans l’orientation des étudiants », indique M. Boumgro. Ces derniers sont conseillés sur les spécialisations porteuses (nutrition, microbiologie, sécurité alimentaire) et orientés vers des ONG ou des structures locales où des stages peuvent déboucher sur des emplois. « Certains étudiants, après avoir suivi nos conseils, ont été recrutés par des ONG », se réjouit-il.

Avant le départ des promotions, des séances de conseil sont organisées pour guider les étudiants vers les interlocuteurs pertinents et les démarches à suivre. « Nous les encourageons à effectuer des stages pratiques, qui leur permettent de découvrir des opportunités et, parfois, de signer un contrat », précise-t-il. Cependant, ces initiatives restent dispersées et manquent de coordination systématique.


2.1. Ressources disponibles et manquantes : le besoin criant d’un professionnel dédié

Pour formaliser ces actions, M. Boumgro identifie un besoin urgent : « Nous aurions besoin d’un professionnel spécialisé dans l’orientation et l’insertion professionnelle ». Ce dernier pourrait collaborer avec les acteurs existants, se former à leurs côtés et structurer une véritable cellule. « Sans ce service, les étudiants quittent l’université sans conseils clairs sur leur avenir. Ils ignorent où chercher un emploi ou vers quelle structure se tourner », déplore-t-il.


2.2. Accompagnement des étudiants : entre conseils spontanés et formalisation

Les échanges avec les étudiants se font souvent de manière informelle, « en salle de cours ou lors de réunions ». Ceux qui souhaitent poursuivre leurs études (en master, par exemple) bénéficient d’un accompagnement personnalisé pour choisir leur spécialisation. « Nous organisons des séances avec les enseignants pour les guider, par exemple vers la nutrition ou la sécurité alimentaire », explique-t-il.

Les interventions de professionnels invités sont également valorisées : « Ces derniers apportent des conseils spontanés et des orientations utiles », note M. Boumgro. Cependant, ces initiatives restent ponctuelles et gagneraient à être systématisées dans le cadre d’une cellule dédiée.


3. Suivi des anciens étudiants : un maillon faible à renforcer

Le suivi des diplômés est inégal. « Les anciens étudiants qui nous contactent régulièrement sont ceux qui poursuivent des études supérieures. Ceux en emploi, notamment dans des ONG ou la fonction publique, nous contactent rarement », constate M. Boumgro. Les échanges se limitent souvent à des rencontres fortuites, où les informations sur leur parcours sont recueillies au hasard.

Pour améliorer ce suivi, il propose une solution pragmatique : « Créer un groupe WhatsApp ou une plateforme pour maintenir le contact avec tous les anciens étudiants, y compris ceux sortis depuis plusieurs années. Cela permettrait de leur donner des conseils et de partager des offres d’emploi ». Une telle initiative faciliterait également la collecte de données sur l’insertion professionnelle et l’adaptation des formations.


4. Préparation au secteur professionnel : entre théorie et réalité du terrain

4.1. Le secteur rural, parent pauvre de la formation agroalimentaire ?

M. Boumgro souligne un paradoxe : « Le secteur agroalimentaire est lié au développement rural, mais les filières locales (lait, viande) ne sont pas exploitées faute d’orientation et de sensibilisation ». Les étudiants formés à l’USTA ne s’intéressent pas suffisamment à ces opportunités, malgré leur potentiel. « Il existe des initiatives locales, comme une unité de fabrication de yaourt ou une coopérative de viande séchée, mais nous n’avons pas de contacts institutionnels avec ces structures », regrette-t-il.

Pour inverser cette tendance, il plaide pour une meilleure valorisation des ressources locales et la création de partenariats concrets. « Nous pourrions impulser une dynamique de création d’entreprises avec l’appui des étudiants. Avec un financement adapté, ils pourraient mettre en place de petites unités de transformation sur place », suggère-t-il. La matière première est disponible ; il suffirait de la transformer.


4.2. Intégration des gestes professionnels : un impératif pédagogique

Les gestes techniques sont au cœur de la professionnalisation. « Par exemple, un vétérinaire doit savoir manipuler une seringue sans utiliser ses dents pour enlever l’embout, ce qui serait un geste non professionnel », illustre M. Boumgro. Malgré des moyens limités, l’USTA insiste sur le respect des bonnes pratiques. « Nous ne faisons pas de compromis sur la qualité de l’enseignement, même sans matériel. Les étudiants apprennent ainsi à respecter les standards du métier », affirme-t-il.


4.3. Partenariats et études de terrain : des pistes inexploitées

M. Boumgro évoque la possibilité de collaborer avec des structures comme les hôpitaux pour étudier des problèmes concrets, tels que la malnutrition. « Nous pourrions étudier la composition de farines enrichies pour lutter contre la malnutrition infantile, si nous avions une unité de production autonome », explique-t-il. Actuellement, les travaux pratiques dans ce domaine restent théoriques faute de ressources.

Il reconnaît que des partenariats pourraient être développés, « mais nous manquons de temps et de moyens pour mener des études de terrain ». Pourtant, ces collaborations permettraient d’impliquer les étudiants dans des projets concrets et de renforcer leur insertion professionnelle.


5. Entrepreneuriat et insertion : vers une formation plus proactive

5.1. L’entrepreneuriat comme levier d’insertion

M. Boumgro voit dans l’entrepreneuriat une solution pour préparer les étudiants à la réalité du marché. « Ce serait une excellente initiative que de conditionner l’obtention du diplôme à la création d’une entreprise ou à la réalisation d’un projet entrepreneurial », déclare-t-il. Cela permettrait d’évaluer la pertinence des formations et de mieux les adapter aux besoins du terrain.

« Aujourd’hui, les étudiants sortent de l’université sans savoir où ils vont. Nous manquons de repères pour savoir si notre formation correspond aux attentes du marché », souligne-t-il. Un parcours entrepreneurial intégré donnerait aux étudiants une vision claire de leur avenir professionnel.


5.2. Exemples concrets et appels à la collaboration

Il cite l’exemple de groupes locaux, comme les opérateurs de téléphonie mobile, qui disposent de fonds mais ignorent comment les investir dans des projets éducatifs ou entrepreneuriaux. « Nous devons sortir de notre zone de confort et passer à la pratique », insiste-t-il. La création de start-ups par les étudiants, avec l’appui de partenaires, pourrait être une piste à explorer.


6. Recommandations et perspectives : vers une cellule d’orientation opérationnelle

6.1. Structurer une cellule dédiée

Pour M. Boumgro, la priorité est claire : « La création d’une cellule d’aide à l’orientation et à l’insertion professionnelle est indispensable ». Cette structure devrait s’appuyer sur :
- Un professionnel dédié, formé pour guider les étudiants et coordonner les actions.
- Un suivi systématique des anciens étudiants, via des plateformes numériques (WhatsApp, site web).
- Des partenariats avec les acteurs locaux (ONG, entreprises, hôpitaux) pour faciliter les stages et l’insertion.


6.2. Renforcer la pratique et les partenariats


6.3. Un appel à l’union des efforts

« Ce que vous nous proposez est porteur d’espoir », confie M. Boumgro. « En unissant nos efforts, nous pourrons faire mieux que ce que nous faisions auparavant ». Son message final est un plaidoyer pour la synergie entre l’université, les acteurs économiques et les décideurs politiques. « Votre intervention nous éclaire et nous permettra de mieux accompagner nos étudiants », conclut-il.


Conclusion : synthèse des enjeux et pistes d’action

L’entretien avec M. Boumgro Lirawa révèle un double constat :
1. Un potentiel inexploité : Le Tchad dispose de ressources agroalimentaires locales (lait, viande, céréales) et d’étudiants formés, mais manque de structures pour les connecter aux opportunités du marché.
2. Des solutions pragmatiques : La création d’une cellule d’orientation, le renforcement des partenariats et l’intégration de l’entrepreneuriat dans les formations pourraient transformer cette dynamique.

Recommandations clés :
- Formaliser une cellule d’orientation avec un professionnel dédié.
- Développer des partenariats avec les ONG, entreprises et structures de santé pour des stages et projets concrets.
- Investir dans le matériel pédagogique pour rendre les enseignements plus pratiques.
- Créer des parcours entrepreneuriaux pour préparer les étudiants à la création d’emplois.
- Mettre en place un suivi systématique des anciens étudiants via des outils numériques.

« Chaque année, nous formons des étudiants qui ne savent pas où chercher un emploi. Votre projet nous donne les clés pour changer cela », résume M. Boumgro. À travers ces échanges, le projet APES-Tchad pose les bases d’une insertion professionnelle plus efficace, au service du développement agroalimentaire tchadien.