Entretien avec Pr. Ngarasta Ngarkodji, Président de l'Université de Sarh
Interview réalisé par DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée), Consultant Expert en Orientation et Insertion Professionnelle
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad, visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, une série d’entretiens a été menée pour recueillir les avis d’acteurs clés sur l’orientation et l’insertion professionnelle des étudiants. L’Université de Sarh, première institution publique dédiée aux sciences agronomiques dans le pays, représente un cas d’étude pertinent pour analyser les défis et les leviers d’amélioration. Pr. Ngarasta Ngarkodji, en poste depuis juillet 2023, partage son expérience et ses stratégies pour renforcer l’employabilité des jeunes diplômés, tout en soulignant les obstacles structurels et les pistes concrètes pour une meilleure adéquation entre formation et marché du travail.
1. Parcours et vision stratégique du Président de l’Université de Sarh
Un engagement ancré dans l’histoire de l’établissement
Pr. Ngarasta Ngarkodji a rejoint l’Université de Sarh dès 2014-2015, participant à la création de la filière mathématiques-physique-chimie et dispensant des cours de topologie générale en L3. Son parcours illustre une continuité entre enseignement et gouvernance : nommé président en juillet 2023, il a immédiatement lancé un état des lieux des défis de l’établissement, avec un accent particulier sur l’employabilité des étudiants. "Dès notre prise de fonction, nous avons insisté sur la nécessité d’intégrer, même dans les formations généralistes, une dimension entrepreneuriale", souligne-t-il.
La faculté des sciences agronomiques : un pôle d’excellence en construction
L’Université de Sarh, née de la transformation de l’Institut des sciences agronomiques et de l’environnement en 2000, a fait de sa faculté d’agronomie un axe prioritaire. Soutenue par des partenaires techniques et financiers, elle vise à devenir un leader national et sous-régional. "Notre ambition est de faire de cette faculté un pôle d’excellence, mais le tissu économique local reste très faible, limitant nos collaborations avec les entreprises", reconnaît le président. Malgré les contraintes, des progrès sont notables, comme l’intégration de modules entrepreneuriaux dans les formations ou l’organisation de journées portes ouvertes dédiées à l’insertion.
2. État des lieux : défis et opportunités de l’orientation et de l’insertion
Des défis structurels majeurs
Plusieurs obstacles entravent l’efficacité des dispositifs d’orientation et d’insertion :
- Un contexte financier dégradé : L’université cumule des arriérés de paiement sur dix ans, tandis que les subventions de l’État couvrent à peine les salaires du personnel. "Les charges augmentent avec l’accroissement des effectifs, mais nos recettes propres, bien que non négligeables, ne suffisent pas à combler le déficit", explique Pr. Ngarasta.
- Un tissu économique local atone : La faiblesse des entreprises locales limite les opportunités d’emploi et de partenariats. "Les conventions signées avec des acteurs comme la CST ou des ONG peinent à se concrétiser en raison de contraintes administratives et budgétaires", constate-t-il.
Des initiatives prometteuses malgré tout
Malgré ces difficultés, l’université a engagé des actions concrètes :
- L’intégration de l’entrepreneuriat : Des formations courtes en entrepreneuriat agricole ont été lancées, et des entrepreneurs locaux ont été invités à partager leurs expériences avec les étudiants.
- La collaboration avec les ONG : Des projets comme celui avec Sodefica (sur l’arbre à karité) ou Letchad (développement rural) montrent une volonté de s’ancrer dans les besoins locaux. "Nous formons des paysans et intervenons dans des ateliers de greffage, mais ces efforts doivent être intensifiés", précise le président.
3. Dispositifs existants et formalisation d’une cellule d’orientation
Un incubateur redynamisé et des structures informelles
Avant l’arrivée de Pr. Ngarasta, un incubateur d’entreprises existait au sein de la faculté d’agronomie, mais il était peu actif. "Nous l’avons redynamisé et intégré dans notre plan stratégique de développement", indique-t-il. Par ailleurs, des enseignants sont sollicités individuellement par des ONG pour des missions d’orientation, mais ces initiatives restent informelles et manquent de visibilité.
Vers une cellule dédiée : une nécessité reconnue
La création d’une cellule autonome d’aide à l’orientation est perçue comme une avancée majeure. "C’est une excellente initiative, qui s’inscrit dans la philosophie du système LMD souvent négligée chez nous", estime le président. Une telle structure permettrait :
- De formaliser les actions existantes et d’assurer leur durabilité.
- De renforcer la crédibilité de l’université auprès des partenaires socio-économiques.
- D’améliorer la coordination entre les différents acteurs (ONG, entreprises, alumni).
"Une cellule officielle donnerait une visibilité aux efforts de l’enseignement supérieur tchadien pour contribuer au développement du pays", souligne-t-il. Le projet est en phase de finalisation, avec l’appui d’un expert renommé, le Pr. Dens Togbaï, qui contribue à l’élaboration du plan stratégique et du manuel de procédures de l’université.
4. Ressources, accompagnement et suivi des étudiants
Des besoins criants en équipements et en numérique
Pour concrétiser ces ambitions, l’université manque cruellement de moyens matériels :
- Un environnement numérique de travail adaptée est indispensable, mais absent.
- Les laboratoires pédagogiques et les équipements manquent à l’appel, limitant la qualité des formations.
- Les infrastructures de vie étudiante (restauration, espaces sportifs) sont quasi inexistantes sur le campus de 150 hectares.
"Nos recettes propres ne suffisent pas à couvrir ces besoins, et les subventions de l’État sont insuffisantes", déplore Pr. Ngarasta. Pourtant, des solutions existent, comme la mutualisation des ressources avec les partenaires locaux.
L’accompagnement au quotidien : entre stages et mentorat
L’université mise sur :
- Les stages en entreprise : La CST, par exemple, accueille chaque année des étudiants et absorbe certains diplômés.
- Les formations continues : Des ateliers pratiques (greffage, gestion agricole) sont organisés pour les populations rurales et les étudiants.
- Le suivi des alumni : Bien que limité par les moyens, un début de réseau est en construction pour capitaliser sur les parcours des anciens.
"Nous devons intensifier ces efforts, notamment dans les départements ruraux, où les besoins sont les plus pressants", insiste le président.
5. Adéquation des formations et vision prospective
Des filières alignées sur les besoins locaux… mais perfectibles
L’Université de Sarh propose des formations généralistes, mais la faculté d’agronomie et celle des sciences techniques répondent directement aux enjeux du développement rural. "Nous sommes régulièrement sollicités par des ONG et des projets comme celui de Sodefica, dont nous avons rapatrié les activités au Tchad", explique Pr. Ngarasta. Cependant, l’offre de formation reste déséquilibrée :
- Un déficit de formations professionnalisantes dans certains secteurs clés.
- Un manque de visibilité sur les débouchés réels pour les étudiants.
L’entrepreneuriat comme levier d’insertion
La promotion de l’auto-emploi est une priorité. "Les jeunes ne doivent plus se limiter à la recherche d’un emploi dans la fonction publique. Ils doivent explorer les ONG, les entreprises ou l’étranger", martèle le président. Pour y parvenir, l’université a :
- Intégré des modules entrepreneuriaux dans les cursus.
- Organisé des rencontres avec des entrepreneurs locaux pour inspirer les étudiants.
- Lancé des filières courtes en entrepreneuriat agricole.
"Ces actions doivent être amplifiées, car l’employabilité passe aussi par la capacité à créer son propre emploi", souligne-t-il.
6. Recommandations et perspectives : vers une université ancrée dans son territoire
Priorités immédiates
Pour concrétiser les ambitions de l’Université de Sarh, Pr. Ngarasta formule plusieurs recommandations :
1. Finaliser le plan stratégique et le manuel de procédures avec l’appui du Pr. Dens Togbaï, pour une gouvernance plus efficace.
2. Créer une cellule officielle d’orientation et d’insertion, dotée de moyens humains et matériels, en impliquant les partenaires socio-économiques.
3. Renforcer les partenariats avec les entreprises locales (CST, ONG) et internationaliser les collaborations (ex : projets avec l’université Laval).
4. Investir dans les infrastructures numériques et pédagogiques pour améliorer les conditions d’apprentissage.
Une vision à long terme : l’université comme moteur du développement
À terme, l’Université de Sarh pourrait devenir un modèle de professionnalisation de l’enseignement supérieur tchadien, à condition de :
- Résoudre les blocages administratifs en appliquant strictement les textes existants.
- Diversifier les sources de financement (fonds propres, partenariats, subventions ciblées).
- Impliquer davantage les anciens étudiants dans le mentorat et l’insertion des nouvelles promotions.
"Notre vocation est de former des ressources humaines qualifiées et de participer au développement local. La création d’universités dans les provinces vise précisément cet objectif", rappelle Pr. Ngarasta. Avec une cellule dédiée à l’orientation et une meilleure articulation entre formation et marché du travail, l’établissement pourrait jouer un rôle clé dans la réduction du chômage des jeunes diplômés.
Conclusion : l’orientation et l’insertion, piliers d’une université résolument ancrée dans son époque
L’entretien avec Pr. Ngarasta Ngarkodji révèle une université en mouvement, malgré des contraintes structurelles majeures. Si les défis financiers et administratifs restent prégnants, les initiatives engagées – redynamisation de l’incubateur, intégration de l’entrepreneuriat, collaborations avec les ONG – montrent une volonté claire de professionnaliser l’enseignement supérieur et de mieux préparer les étudiants à l’insertion.
La création d’une cellule dédiée à l’orientation et à l’insertion apparaît comme une étape décisive, à condition qu’elle soit dotée des moyens nécessaires et qu’elle s’appuie sur un écosystème partenarial renforcé. "L’employabilité ne se décrète pas, elle se construit par l’action collective", résume le président. Dans cette dynamique, l’Université de Sarh pourrait bien incarner, pour le Tchad, un modèle de transition vers un enseignement supérieur plus adapté aux réalités socio-économiques du pays.
Document réalisé dans le cadre du projet APES-Tchad – Professionnalisation de l’enseignement supérieur en agriculture et élevage.
Pour toute question ou complément d’information, contacter : DJIKOLMBAYE DJIBÉ (Osée), Consultant Expert en Orientation et Insertion Professionnelle.