Entretien avec M. Zakaria Adoum Issa, Chef du Département Aménagement et Écologie Pastorale
Chapeau introductif
Dans le cadre du projet APES-Tchad visant à professionnaliser l’enseignement supérieur tchadien, notamment dans les filières agricoles et d’élevage, le consultant Djikolmbaye Djibé Osée a rencontré M. Zakaria Adoum Issa, Chef du Département Aménagement et Écologie Pastorale à l’Institut National Supérieur de l’Élevage de Moussoro (INSEM). Cet entretien a permis d’évaluer les dispositifs existants d’orientation et d’insertion professionnelle des étudiants, ainsi que les besoins pour la mise en place de cellules dédiées. Ancien du secteur depuis trois ans, M. Zakaria Issa partage son expérience en matière d’accompagnement des étudiants et de suivi des diplômés, tout en soulignant les défis structurels et pédagogiques du département.
1. Présentation de l’interviewé et de son parcours
M. Zakaria Adoum Issa occupe le poste de Chef de Département Aménagement et Écologie Pastorale à l’INSEM depuis trois ans. Ce département, créé il y a cinq ans, forme la troisième promotion d’étudiants spécialisés dans l’aménagement pastoral et l’écologie, un domaine transversal à la fois technique et environnemental. Avec un effectif étudiant important, le département se distingue par sa dynamique pédagogique, bien que confronté à des défis structurels, notamment le manque d’enseignants permanents.
« Le département Aménagement et Écologie Pastorale est un nouveau département. […] C’est le département qui compte le plus grand nombre d’étudiants. »
Son rôle au quotidien inclut la coordination des enseignants (permanents et vacataires), la planification des stages, la programmation des évaluations et la collaboration avec les autres services de l’institution. Ces missions, bien que centrées sur l’organisation académique, révèlent une préoccupation constante pour l’employabilité des futurs diplômés, un enjeu qui dépasse le cadre purement pédagogique.
2. État des lieux de l’orientation et de l’insertion professionnelle
2.1. Un dispositif informel, mais nécessaire
À ce jour, l’INSEM ne dispose pas de structure formelle dédiée à l’orientation et à l’insertion professionnelle. Pourtant, les étudiants sollicitent régulièrement des conseils sur leur avenir professionnel, notamment en raison de l’opacité des débouchés dans le secteur de l’élevage et de l’écologie pastorale. « Les étudiants posent régulièrement des questions sur leur avenir professionnel : où travailler après l’obtention de leur diplôme et quelles sont les possibilités d’accès à l’emploi. »
Les réponses apportées restent donc informelles, reposant sur les réseaux personnels des enseignants et leur connaissance des acteurs du secteur. « Nous utilisons ces réseaux pour faciliter leur insertion professionnelle. […] Nous donnons des conseils aux étudiants sur les possibilités d’accès à l’emploi ou d’insertion professionnelle dans des structures étatiques ou privées. »
2.2. Les défis de l’employabilité
L’un des principaux enjeux soulevés par M. Zakaria Issa concerne l’insertion des diplômés. « Un autre dossier qui nous préoccupe est celui de la formation des étudiants et de leur insertion professionnelle. Une fois leur formation terminée, il est essentiel qu'ils puissent accéder à un emploi. » Le secteur de l’élevage, bien que porteur au Tchad, reste peu structuré pour absorber une main-d’œuvre qualifiée. Les étudiants, souvent originaires de zones rurales, doivent être convaincus de l’opportunité que représente leur formation pour le développement local.
« Nous leur rappelons régulièrement qu'ils sont des agents du monde rural et qu'ils sont formés pour travailler dans ce secteur. »
3. Ressources disponibles et manquantes
3.1. Les atouts du département
Le département bénéficie d’un programme actualisé, harmonisé avec les autres institutions du pays, ce qui garantit une formation alignée sur les réalités du terrain. « Les programmes de formation ont été récemment actualisés et harmonisés entre les différentes institutions d'enseignement supérieur qui proposent des filières similaires. » De plus, l’intégration de cours sur l’entrepreneuriat et la gestion de projets en troisième année offre aux étudiants une alternative à l’emploi salarié. « Nous dispensons un cours sur l'entrepreneuriat et la gestion de projets en troisième année. »
L’institution mise également sur l’intervention de professionnels du secteur, notamment via des enseignants invités ou des experts comme le conseiller du ministre des Élevages, pour enrichir les enseignements par des retours d’expérience concrets.
3.2. Les lacunes à combler
Pour créer une cellule d’orientation et d’insertion formelle, plusieurs ressources sont jugées indispensables :
- Un personnel dédié : « Il faudrait du personnel technique dédié à cette tâche. »
- Un budget spécifique : pour rémunérer ce personnel et couvrir les frais de fonctionnement (outils, déplacements, etc.).
- Un système de suivi des diplômés : « La direction de la statistique et de la digitalisation […] a créé des points focaux […] pour collecter des données statistiques, notamment sur l'insertion professionnelle. » Cependant, ces dispositifs en sont encore à leurs débuts.
« Former des étudiants et les positionner dans la vie professionnelle est valorisant. Cela permettrait aussi à l'institution de mesurer l'impact de ses formations et l'employabilité de ses diplômés. »
4. Accompagnement des étudiants au quotidien
L’accompagnement des étudiants repose sur des échanges informels, où les enseignants orientent les apprenants vers les débouchés possibles. « Nous fournissons des explications et des conseils aux étudiants. […] Nous informons les étudiants sur les possibilités de travailler dans le ministère de l'Élevage, dans les ONG ou dans d'autres secteurs liés à l'environnement. »
Cependant, cette approche présente des limites : elle dépend de la disponibilité des enseignants et ne garantit pas une couverture exhaustive des besoins. « Les étudiants ne connaissent pas toujours les débouchés professionnels liés à leur formation. »
5. Suivi des anciens étudiants : un chantier en construction
Le suivi des diplômés est actuellement assuré de manière informelle, via des canaux comme les groupes WhatsApp ou les contacts personnels. « Nous restons en contact avec les étudiants pendant leur formation, et ils nous contactent également. » Depuis peu, le ministère de l’Enseignement supérieur a lancé une initiative pour collecter des données statistiques sur l’insertion professionnelle, mais « les points focaux ne sont pas encore pleinement opérationnels ».
Cette absence de système structuré empêche l’INSEM d’évaluer l’impact réel de ses formations et d’adapter ses programmes en conséquence. « Ces informations pourraient nous permettre de suivre l'impact de nos formations. »
6. Préparation aux exigences du secteur professionnel
Les étudiants du département sont formés à des compétences techniques précises, comme l’aménagement des infrastructures pastorales ou la préservation écologique. « Les étudiants de ce domaine travaillent sur tout ce qui concerne l'aménagement pastoral : infrastructures pastorales, parcs pastoraux, etc. Ils doivent également intégrer dans leurs activités la préservation de l'écologie. »
La maîtrise des gestes professionnels est renforcée par l’intervention de professionnels expérimentés, tels que des conseillers ministériels ou des experts internationaux. « Nous avons récemment organisé un cours sur la politique des débits et les bases méthodologiques de l'espace pastoral. L'enseignant invité était le conseiller du ministre des Élevages. »
Néanmoins, M. Zakaria Issa souligne que la préparation doit encore évoluer pour mieux répondre aux attentes des employeurs, notamment en matière de polyvalence et d’adaptation aux réalités rurales.
7. Vision sur l’entrepreneuriat et l’insertion
L’entrepreneuriat est présenté comme une voie à privilégier, notamment pour les étudiants issus de milieux ruraux. « Nous ne nous limitons pas à leur proposer des emplois dans la fonction publique ou le secteur privé, mais nous leur présentons aussi la possibilité de créer leur propre entreprise. » Le département intègre d’ailleurs un module dédié en troisième année, bien que son efficacité dépende de l’accompagnement post-formation.
« Il s'agit donc de possibilités concrètes à leur disposition. »
8. Recommandations et perspectives
8.1. Urgence de la mise en place de cellules d’orientation
M. Zakaria Issa salue l’initiative d’APES-Tchad et insiste sur son caractère salvateur pour les étudiants. « Je pense que cette initiative est excellente et salutaire. […] Les étudiants, une fois leur diplôme en main, se préoccupent de leur insertion professionnelle et de l'emploi. » Une cellule dédiée aurait un double effet : rassurer les apprenants sur leur avenir et motiver leur engagement dans leurs études.
« Si une cellule dédiée existe, cela les rassurera et les motivera même dans leurs études. »
8.2. Mobilisation des ressources humaines existantes
En attendant la création de postes dédiés, l’interviewé propose des profils locaux pouvant contribuer à l’animation de la future cellule :
- M. Cap Danat, enseignant à l’INSEM, dont l’expérience et la connaissance du terrain sont reconnues.
- Un étudiant, notamment le chef de série Clarisse, pour assurer un lien direct avec la promotion.
« J'ai un collègue avec qui je travaille depuis plusieurs années […] Il pourrait effectivement nous aider dans ce sens. »
8.3. Priorités pour les prochaines étapes
Pour concrétiser ce projet, M. Zakaria Issa recommande :
1. La formalisation rapide des cellules dans les établissements bénéficiaires.
2. Le renforcement des partenariats avec les acteurs du secteur (ministères, ONG, entreprises privées) pour faciliter les stages et l’insertion.
3. La formation des enseignants à l’accompagnement en orientation et insertion.
4. La mise en place d’un système de suivi systématique des diplômés, en s’appuyant sur les points focaux ministériels.
« Nous souhaitons vivement que cette cellule soit mise en place rapidement dans les établissements. »
Conclusion : Vers une professionnalisation renforcée
L’entretien avec M. Zakaria Adoum Issa met en lumière les avancées, mais aussi les défis persistants dans l’accompagnement des étudiants de l’INSEM vers l’emploi. Si le département dispose de programmes actualisés et d’une volonté pédagogique forte, l’absence de dispositif formel d’orientation et de suivi des diplômés freine l’employabilité des futurs professionnels.
La création de cellules d’aide à l’orientation et à l’insertion, telle que prévue par le projet APES-Tchad, apparaît comme une solution structurelle majeure. Elle permettrait non seulement de répondre aux interrogations des étudiants, mais aussi de renforcer la crédibilité de l’INSEM en tant qu’institution formatrice de compétences adaptées aux besoins du secteur de l’élevage et de l’écologie pastorale.
« Former des étudiants et les positionner dans la vie professionnelle est valorisant. »
Recommandations clés :
- Accélérer la mise en place des cellules avec des ressources humaines et financières adaptées.
- Intégrer systématiquement l’entrepreneuriat dans les parcours de formation.
- Établir un partenariat durable avec les acteurs du secteur pour faciliter les stages et l’embauche.
- Développer un outil de suivi des diplômés pour évaluer l’impact des formations.
Ce projet, s’il est mené avec rigueur, pourrait servir de modèle pour les autres établissements du pays, renforçant ainsi la professionnalisation de l’enseignement supérieur tchadien.